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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

e ven­dre­di ma­tin 15 juillet, de bonne heure, car j’aime à me le­ver tôt pour écrire, je m’étais at­te­lé à pré­pa­rer ma chronique pour .Au mo­ment où, comme d’ha­bi­tude, je m’ap­prê­tais à l’en­voyer à la ré­dac­tion du jour­nal, j’ai vu l’ac­tua­li­té… Je par­lais de quoi, dans cette chronique ? D’une sorte d’ivresse fes­tive, où il me sem­blait que s’était plon­gé notre pays. Les jours d’exal­ta­tion de l’Eu­ro, le tour de France, la cé­lé­bra­tion du 14­juillet, « le plus grand concert du monde », pa­raît­il, don­né au pied de la tour Eif­fel, ac­com­pa­gné par « le plus grand feu d’ar­ti­fice du monde », re­gar­dé par je ne sais com­bien de gens dans je ne sais com­bien de pays. Je di­sais mon im­pres­sion que dans un grand ébroue­ment col­lec­tif, la France vou­lait ou­blier la me­nace ter­ro­riste, le cau­che­mar du 13 no­vembre, et aus­si les ten­sions so­ciales et po­li­tiques, les vio­lences, tout ce que, de­puis des mois, il nous a fal­lu quo­ti­dien­ne­ment ava­ler pour peu qu’on ou­vrît la ra­dio ou le jour­nal. Je par­lais de tous ces vi­sages de sup­por­ters en dé­lire, bar­bouillés de tri­co­lore, af­fu­blés de per­ruques, ges­ti­cu­lant de­vant les ca­mé­ras. J’évo­quais la dra­ma­ti­sa­tion de l’Eu­ro, le po­teau de Gi­gnac por­té au ni­veau vase de Sois­sons ou au bû­cher de Jeanne. Je m’in­ter­ro­geais sur ce pa­ra­doxe : l’es­prit de fête spor­tif ou na­tio­nal que l’on vou­lait main­te­nir à tout prix, que l’on exa­gé­rait même, sur le­quel les mé­dias in­sis­taient, et toute cette an­xié­té que l’on sen­tait néan­moins : les fan zones et les stades et les abords du dé­fi­lé ul­tra contrô­lés, les mil­liers d’hommes et de femmes mo­bi­li­sés pour la sé­cu­ri­té. Je no­tais que toutes ces ex­tases de stades, de spec­tacles et de fan zones se dé­rou­laient sur le fond d’une ob­ses­sion sé­cu­ri­taire net­te­ment moins joyeuse et fes­tive. On voyait des bam­bins de dix ans fouillés au corps aux alen­tours des Champs­Ély­sées. On sa­vait que trois contrôles suc­ces­sifs pou­vaient être ef­fec­tués avant d’ac­cé­der au stade ou à une fan zone. Les forces de sé­cu­ri­té fai­saient ce qu’elles pou­vaient. On n’avait même pas le droit d’avoir avec soi une pe­tite bou­teille d’eau mi­né­rale en plas­tique ! Je par­lais de tout ce­la. S’in­ter­ro­ger sur ce qui se passe au­tour de nous, c’est le rôle d’un écri­vain, je crois. Et là, moi qui ai tou­jours une opi­nion sur tout, une théo­rie sur tout (ce qui sou­vent fait sou­rire et par­fois sou­pi­rer mes proches), moi qui dis­pose, al­lez, di­sons­le, d’un verbe as­sez agile, des res­sources de l’élo­quence et de l’iro­nie, bref, d’un pe­tit savoir­faire. De­vant les images de Nice, de­vant cette vio­lence aléa­toire et peut­être plus in­com­pré­hen­sible en­core, s’il se pou­vait, que celles qui nous furent faites, je me suis trou­vé sans mots. Je ne pou­vais plus évo­quer un autre su­jet. Mais que dire de ce­lui­ci ? Il était in­ter­dit d’avoir avec soi De­vant ce­la, per­sonne ne sait. Et l’écri­vain que je suis, qui pense avoir des choses à dire, à cause de son mé­tier même, de sa ré­flexion quo­ti­dienne nour­rie avec ses livres, avec les mots qu’il peut ali­gner, les ré­fé­rences dont il peut faire usage, l’écri­vain qui a la chance d’avoir la pa­role, se trouve sans mots et l’avoue. Il est sans mots. Les mots, il les cher­che­ra. Avec tous. Nous ne pour­rons ja­mais re­non­cer à dire. Dans les pires mo­ments de l’his­toire, il s’est trou­vé des gens qui vou­laient dire. Ce se­ront des jour­na­listes, des gens de loi, des po­li­tiques, des poètes peut­être. De­vant cette vio­lence nou­velle, aveugle, folle, le pire se­rait de croire qu’avec les mots et la rai­son hé­ri­tés de ce que nous avons eu de meilleur, nous pour­rions être per­dants…

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