La vie des mères ha­sh­tag sur les ré­seaux so­ciaux

Des mères et épouses par­faites. La vraie vie ?

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - LA UNE - Ca­ro­line Cou­pat

Ces temps­ci, les ma­mans sont om­ni­pré­sentes sur In­ter­net, ex­po­sant leur vie de fa­mille jus­qu’à l’ou­trance, à grand ren­fort de ha­sh­tags, ces mots­clés 2.0 : la mère idéale est ain­si #com­blée, #heu­reuse, #épa­nouie… Tout dans la vie d’une #hap­py­ma­ma, af­fu­blée d’un #hap­py­ba­by et d’une #hap­py­fa­mi­ly, semble par­fait.

Sur Ins­ta­gram, leur ré­seau so­cial pré­fé­ré, ces ma­mans dont la vie en­tière semble bai­gner dans un filtre pho­to pas­tel se dé­fi­nissent par leur pro­fes­sion – si pos­sible ten­dance – mais sur­tout par leurs liens fa­mi­liaux : « mum of two », « hap­py wife and mum »… Elles semblent ne rien ai­mer tant que se réa­li­ser à tra­vers leur fa­mille.

Un re­tour aux an­nées 50 et à l’image d’Épinal de la femme idéale en robe claire, s’em­ployant à pré­pa­rer des gâ­teaux pour d’ado­rables bam­bins et un ma­ri très pris par son tra­vail ? Pas tout à fait. La mère par­faite de 2016 est ac­ti­ve. Elle court de brains­tor­mings en séances de Pi­lates, et trône le reste du temps – mais où le trouve­t­elle ! – dans un in­té­rieur par­fait, dont chaque élé­ment est ju­di­cieu­se­ment choi­si et bien à sa place. À se de­man­der si des en­fants vivent vrai­ment ici…

Dans le style, il existe des stars : en France, la blo­gueuse Éli­sa Gal­lois, alias et­dieu­crea, « mum of Jules, Lou, Mia », compte sur Ins­ta­gram 67.000 abon­nés ac­cro à ses « pe­tits et grands bon­heurs du quo­ti­dien », tou­jours mis en scène à la per­fec­tion ; autre poin­ture du genre, la très pas­tel na­ta­cha

birds, plus de 200.000 « fol­lo­wers », « illus­tra­tor­web­de­si­gner », for­cé­ment, et « ma­ma bird of 2 », bien en­ten­du. À l’in­ter­na­tio­nal, on peut ci­ter par exemple l’Amé­ri­caine James Ki­cins­ki­Mc­Coy, alias bleu­bird (dé­ci­dé­ment, le thème aviaire re­vient beau­coup dans le choix des pseu­dos) : 245.000 per­sonnes suivent le quo­ti­dien ul­tra­lé­ché de cette « mo­ther bird/ wife/etc. »…

Trop par­faites pour être hon­nêtes ?

Et les pères, ils sont où ? Gé­né­ra­le­ment pré­sents dans la pré­sen­ta­tion du compte, éloge des va­leurs fa­mi­liales oblige, mais beau­coup moins sur les pho­tos… ils ré­ap­pa­raissent de temps en temps, à la fa­veur d’évè­ne­ments hors du com­mun. Mor­ceau choi­si très « jour­née de la femme » : « Jour off : il m’a dit “tu ne fais rien, c’est ta jour­née”… je n’ai pas cher­ché à com­prendre » (Éli­sa Gal­lois)… Lors de ces ap­pa­ri­tions in­ha­bi­tuelles, l’homme est ap­prê­té, coif­fé, vê­tu avec un soin qui ne laisse rien au ha­sard, à l’ins­tar de ses en­fants. Tout à fait apte à sus­ci­ter le « like » sur le pro­fil de sa blo­gueuse d’épouse.

Ce be­soin de cla­mer à chaque ins­tant à quel point sa fé­li­ci­té familiale est par­faite peut sem­bler sus­pect. Et la spon­ta­néi­té de ces en­fants, ti­rés à quatre épingles même lors­qu’ils jouent, bien fac­tice… On s’aper­çoit vite qu’au pe­tit jeu de l’ex­hi­bi­tion du bon­heur do­mes­tique, ce n’est pas for­cé­ment la plus heu­reuse qui gagne, mais celle qui mime le mieux le bon­heur. Ce qui ré­clame non seule­ment un cer­tain ta­lent de mise en scène, mais aus­si (sur­tout) beau­coup de temps : pour cer­taines ma­mans ve­dettes, ali­men­ter blogs et ré­seaux so­ciaux consti­tue une pro­fes­sion à part en­tière, lu­cra­tive grâce aux par­te­na­riats avec des marques de vê­te­ments, pro­duits de beau­té…

Mais celles qui ne par­viennent pas à en­trer dans ce moule peuvent res­sen­tir une grande dé­cep­tion. Ain­si San­drine Pré­vost, blo­gueuse dé­co de 34 ans, évo­quait en fé­vrier 2015 sur son blog, son qua­si burn­out après avoir long­temps cher­ché à ren­voyer une image de mère par­faite, en vain : « Pour­quoi on n’y ar­rive pas, nous, à col­ler à cette image ? Pour­quoi nos en­fants à nous ne sont­ils pas aus­si sages que ceux des pho­tos ? ». Et d’évo­quer tout le mé­nage, ran­ge­ment et net­toyage que né­ces­site la moindre pho­to­gra­phie « pos­table » sur In­ter­net pour pré­tendre au titre de ma­man star d’In­ter­net.

#Wo­menIRL

Heu­reu­se­ment, l’heure est à la ri­poste des « mères nor­males ». Plus de 1.800 pho­tos ont dé­jà été pos­tées sur le compte Ins­ta­gram Wo­menIRL, sui­vi par quelque 120.000 per­sonnes. Au pro­gramme : pho­tos de steaks trop cuits, de chambres d’en­fants en désordre ou de gâ­teaux ra­tés – « peu im­porte que ce ne soit pas beau, tant que c’est bon ». Amu­sant à dé­faut d’être es­thé­tique, et sur­tout ras­su­rant.

Dans un tout autre genre, la sé­rie Do­mes­tic Bliss, vi­sible sur In­ter­net, montre la face sombre d’une fa­mille amé­ri­caine. La pho­to­graphe Susan Co­pich s’y met en scène dans un style très co­lo­ré contras­tant avec la noir­ceur des si­tua­tions. On la voit, le vi­sage tou­jours dur et fer­mé, pre­nant un bain avec ses filles, un sèche­che­veux bran­ché à la main, ser­vant le pe­tit­dé­jeu­ner à sa fa­mille à proxi­mi­té d’un in­quié­tant noeud cou­lant, ou tuant le ca­niche de ses en­fants sous leurs yeux… Une Des­pe­rate

Hou­se­wife en puis­sance. Par­faites, trop par­faites, les #hap­py­ma­mas sus­citent à la fois en­vie et aga­ce­ment. Mais au fond, cet éta­lage de fé­li­ci­té familiale ne vien­drait­il pas tout sim­ple­ment d’un be­soin d’être ras­su­rées ? Et puis concé­donsle, leurs pho­tos sont très jo­lies. Alors conti­nuons à les ap­pré­cier, en n’ou­bliant pas qu’elles ne re­flètent pas la vraie vie !

TEN­DRESSE. Un mo­ment de com­pli­ci­té soi­gneu­se­ment étu­dié (trop ?).

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