De las­si­tude en pe­tits bon­heurs…

Le Puy­dô­mois Pierre Ro­bin a en­tre­pris de tra­ver­ser d’ouest en est le Ca­na­da sur son vé­lo. L’oc­ca­sion pour l’Au­ver­gnat de faire de belles ren­contres.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - PUY-DE-DÔME ACTUALITÉ - Pierre Ro­bin

Ces pion­niers, dé­mu­nis de tout sauf de leur rêve de for­tune

Le tran­sit en quatre jours de Fair­banks à Tok à tra­vers la taï­ga est des plus en­nuyeux. Des orages éclatent en soi­rée et fi­na­le­ment dé­clenchent le re­tour de la pluie, pré­lude à un temps gris où la route elle­même se pend au ciel de déses­poir. Le voyage à vé­lo est ain­si fait. Les mo­ments de las­si­tude ex­trême semblent vé­cus pour em­bel­lir les heures qui les suivent. Les ren­contres font par­tie de ces ins­tants choi­sis.

Ain­si, je fais la connais­sance suc­ces­sive de deux couples de grands voya­geurs, Jean­Louis et Gis­laine, ori­gi­naires de la Drôme. Ils n’ont pas leur pa­reil pour trou­ver « the place to be ». L’autre, Mar­cel et Ch­ris­tian, deux Nor­mands qui pi­lotent un im­po­sant ca­mion 4x4 ont fait le tour du monde.

Nous dé­gus­te­rons la pomme de 25 ans d’âge. Ils me convain­cront de prendre un fer­ry pour dé­cou­vrir la côte de l’Alas­ka entre les îles de l’ar­chi­pel de Ri­chard­son.

Trois autres éclair­cies : la cha­leu­reuse ren­contre le long de la Ta­na­na Ri­ver d’un groupe de « bi­kers » fran­çais et suisses. Celle, for­tuite, de deux étu­diants in­gé­nieurs en stage au mi­nis­tère des Es­paces na­tu­rels de Fair­banks. Je vi­vrai avec eux le mo­ment ma­gi­ que d’un jeune mâle « moose » (élan, en an­glais) qui se nour­ris­sait sur le bord d’un pe­tit étang. At­ten­tion! ces ani­maux d’ap­pa­rence pai­sible peuvent char­ger à tout mo­ment et, aux dires des au­toch­tones, sont plus dan­ge­reux que les ours! Celle, en­fin, de Sophie et Ma­thieu qui voyagent à vé­lo en di­rec­tion du sud avec un chien bor­der co­lie dans la car­riole ! Nous échan­ge­rons au cours d’un re­pas nos in­for­ma­tions sur l’autre Amé­rique.

En fait, tout le monde em­prunte le même cou­loir mi­gra­toire. Les oi­seaux d’abord, qui viennent ni­cher par mil­liers dans les im­menses es­paces de la fo­rêt bo­réale et les lacs du parc na­tu­rel de Tes­lin de­puis la nuit des temps. Leur po­pu­la­tion avait for­ te­ment bais­sé. Grâce à la prise de conscience d’une na­ture en dan­ger, leur comp­tage est en hausse, no­tam­ment pour les cygnes trum­per et la grande di­ver­si­té des ca­nards, les su­perbes mi­loins, têtes rouge et rares ar­le­quins.

La ruée vers l’or en­suite qui, en vagues suc­ces­sives de mi­sé­reux re­mon­ta du­rant 30 ans, dès 1886, le même che­min de croix, en dé­bar­quant à Haines ou Skag­way pour Whi­te­horse, Daw­son ou Fair­banks. Ces pion­niers, dé­mu­nis de tout, sauf de leur rêve de for­tune se trou­vaient confron­tés à la boue, à la faim, aux ani­maux sau­vages, aux pro­fi­teurs en tout genre et, sur­tout, aux ter­ribles hi­vers. Leur part d’hu­ma­ni­té fut si mer­veilleu­se­ment ma­gni­fiée par Jack Lon­don!

Même si le pro­grès a ren­du bien des choses fa­ciles, la taï­ga reste la même. L’esprit pion­nier per­siste et quelques ir­ré­duc­tibles vivent dans des ba­raques construites de guin­gois, loin de tout. Car il n’y a rien entre Tok et la fron­tière, sur près de 200 km. Aven­tu­riers im­pré­voyants s’abs­te­nir!

Pour ma part, je su­bis l’im­pré­ci­sion des cartes, les com­men­taires fan­tai­sistes des tou­ristes amé­ri­cains, le mal aux jambes, le manque d’eau po­table, le manque de nour­ri­ture et de cam­ping à des dis­tances rai­son­nables. Ré­sul­tat, je me ré­sous à vivre en cam­ping sau­vage au mi­lieu de co­lo­nies de la­pins cré­tins, cu­rieux de ce vi­si­teur im­pro­vi­sé.

C’est sur la fron­tière à Bea­ver Creek que je croise Gé­rard. Par­ti de Cal­ga­ri, il fait la route en sens in­verse. Nous échan­geons de pré­cieuses in­for­ma­tions rou­tières et quelques souvenirs épiques. J’ai 1.266 km au comp­teur. Je suis au Ca­na­da. Ain­si va la vie des aven­tu­riers. Mais c’est une autre his­toire…

À LA FRON­TIÈRE À BEA­VER CREEK. Les poin­tillés entre Ca­na­da et États-Unis d’Amé­rique prennent leur réa­li­té à Bea­ver Creek. La fron­tière a été tra­cée il y a 150 ans et elle suit le 151e mé­ri­dien.

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