Les sor­ti­lèges du « Jar­din de Li­liane »

Qui n’a ja­mais rê­vé d’un jar­din an­glais ? Li­liane, elle, n’y son­geait guère quand elle a mis les mains dans la terre il y a trente ans pour of­frir de la com­pa­gnie aux frênes et aux hêtres de son pré. Mais de fil en ai­guille…

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

De­puis trente ans, Li­liane livre à la fée­rie son jar­din « noyé dans la na­ture » et s’en re­met aux lois de la terre au gré des sai­sons et des ca­prices du ciel. Cinq rai­sons d’en sa­vou­rer les sor­ti­lèges in­ouïs, à Saint­Lau­rent­sur­Gorre, vil­lage au coeur du Parc na­tu­rel ré­gio­nal Pé­ri­gord­Li­mou­sin. 1

Li­liane. Qu’il bruine ou qu’il grille, elle ne se sé­pare ja­mais de son cha­peau à larges bords qui lui mange le vi­sage, cache ses yeux rieurs, mais la met à l’abri. Ou bien se­rait­ce par co­quet­te­rie ? Son jar­din porte son pré­nom, par dis­cré­tion, et dé­crit, mieux que n’im­porte quel di­van, la per­son­na­li­té de sa lo­ca­taire, sa quête d’har­mo­nie sans im­po­ser d’ordre : un ter­rain de jeu « où tout se mé­lange », lais­sé au bon vou­loir de la pluie et du vent.

« Le bas du jar­din est ré­gu­liè­re­ment inon­dé par la ri­vière, qui char­rie des mon­ceaux de sable. Les arbres poussent plus vite qu’avant. Et sont plus fra­giles en même temps. Je suis pe­tite mais l’autre fois, j’ai croisé un bou­tond’or aus­si haut que moi. Il faut faire avec la na­ture, ja­mais contre. Le jar­din, c’est une mé­ta­mor­phose et quelques contra­rié­tés. Je ne cesse d’ar­ra­cher et de re­plan­ter, soit que la cou­leur ne me convienne pas, soit que la plante ne soit pas à son aise. Faut qu’ça bouge ! »

8.000 m2 qu’elle ap­pri­voise chaque jour – des cen­taines d’arbres, d’ar­bustes et des fleurs par mil­liers – en com­pen­sant un manque de force dans les bras par une dis­ci­pline de fer qui, élé­gam­ment, se rend in­vi­sible à l’oeil.

Li­liane s’ap­pelle Brous­sa­dier (« brous­sailles »), fi­nit­elle par confes­ser, et sa grand­mère se nom­mait Breuil (« pe­tit bois »). « Vous vous ren­dez compte, si j’avais fait un jar­din fran­çais ! », s’amuse­t­elle. 2

Le ca­ba­ret des alouettes. Au com­men­ce­ment étaient cinq ou six frênes et de vieux chênes plan­tés face à la mai­son du XVIe. « Des plans ? Je ne sais pas en faire. En­core moins m’y te­nir ! Je marche à l’in­tui­tion, en tes­tant, en me trom­pant, en ré­es­sayant, ain­si de suite. Vous y met­tez le bout de l’or­teil, vous y pas­sez tout en­tière. »

Ce­la fait belle lu­rette que Li­liane a ces­sé de re­cen­ser la mul­ti­tude de ro­siers an­ciens, de gé­ra­niums (les vrais, les vi­vaces, pas les pé­lar­go­niums des bal­cons), les fa­milles de fou­gères et les in­nom­brables es­pèces et genres la­tins qui peuplent l’es­pace. Mais elle les connaît sur le bout de ses doigts abî­més par la terre, et la suivre est un plai­sir de fin gour­met. Sans fran­chir de monts, on croise des mer­veilles : le ca­ba­ret des alouettes, l’arbre aux cou­cou­gnettes, des « tu­lipes » dans les arbres, des ronces sans épines, l’ail des ours, le thé des In­diens, la reine­des­prés, le gink­go bi­lo­ba – le seul arbre qui sur­vé­cut à la bombe ato­mique sur Hi­ro­shi­ma… 3

La na­ture se fait auxi­liaire du jar­din quand on est seule en piste. Li­liane, par exemple, ne re­tourne ja­mais la terre : « Bê­cher, c’est né­faste, on met les in­sectes sans des­sus des­sous, on les bous­cule. » La re­cette ? « Quand il a bien plu, po­ser des car­tons (sans encre) et re­cou­vrezles de paille, lais­ser tra­vailler la terre : les vers vont net­toyer, aé­rer et faire mou­rir l’herbe. Voi­là ce que j’ap­pelle le jar­din pa­res­seux. » Elle uti­lise le

com­post et l’hu­mus des feuilles d’au­tomne pour rendre le sol, très lé­ger, « un peu meilleur », peu d’en­grais si ce n’est, de temps à autre, du pu­rin d’or­tie ou bien du fu­mier, et à peine d’eau. « Quand je plante, j’ar­rose bien. Mais après, c’est fi­ni. Il suf­fit de leur faire un jo­li pe­tit nid, un gros paillis de feuilles et de paille, et les lais­ser se dé­brouiller. Elles n’au­ront pas soif. » Et si la prai­rie – pas de ga­zon, ici – doit jau­nir, elle jau­ni­ra. 4

L’ivresse des par­fums. Li­liane convie le nez du vi­si­teur à dé­tec­ter quelles fra­grances jouent à cache­cache dans l’en­ivrante reine­des­prés, à dis­tin­guer la menthe et la ber­ga­mote dans le thé des In­diens ou le camphre dans l’ar­moise, à re­con­naître l’ori­gan (as­so­cié à la piz­za), la mé­lisse ci­tron­née… Et à dif­fé­ren­cier par l’odeur qu’il dif­fuse le pho­ti­nia vil­lo­sa ca­duque (un ré­gal) du pho­ti­nia per­sis­tant (un re­pous­soir). 5

Trucs et re­mèdes. Im­pos­sible de re­par­tir sans deux ou trois in­usables re­cettes de grand­mère comme le se­dum dont l’en­vers de la feuille, li­bé­ré de sa pel­li­cule, soigne les bo­bos (bosses, bleus, plaies..) ou la consoude, plante­re­mède dont les ra­cines po­sées en ca­ta­plasme ré­parent les en­torses… ce qui n’ex­clut pas un pe­tit tour en­suite chez un bon os­téo­pathe pour conso­li­der la gué­ri­son.

PA­LETTE. Le vio­let, le jaune et le blanc des fleurs des champs com­posent la base chro­ma­tique. PHO­TOS FRANCK BOILEAU Le jar­din pa­res­seux.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.