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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

ue l’on soit à Saint­Etien­ne­du­Rou­vray, Mu­nich ou Fal­loud­ja en Irak, il faut être sa­cré­ment dé­ran­gé men­ta­le­ment ou ne ja­mais avoir lu le Co­ran pour ral­lier Daech. Ecou­tons ce que nous di­saient, il y a quelques se­maines, des Ira­kiens mu­sul­mans, qui ont vé­cu sous l’em­prise dji­ha­diste pen­dant plus de deux ans à Fal­loud­ja, avant d’être li­bé­rés de l’en­fer par l’ar­mée de Bag­dad. « Les dji­ha­distes lais­saient les ca­davres des gens qu’ils égor­geaient deux heures de­vant leur mai­son en aver­tis­sant les fa­milles que si elles dé­pla­çaient les corps, un autre membre de la fa­mille se­rait exé­cu­té, se sou­vient Is­maël, un chauf­feur de taxi. Et une fois les deux heures écou­lées, Daech ré­cu­pé­rait le corps, al­lait l’en­ter­rer, mais sans dire où à ses proches ». Pro­ba­ble­ment dans un char­nier qui se­ra ex­hu­mé tôt ou tard au­tour de Fa­loud­ja. Ces mu­sul­mans nous disent com­bien l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique (EI) dé­na­ture la re­li­gion, en re­cou­rant à la ter­reur pour sou­mettre les po­pu­la­tions. Ces Ira­kiens qui té­moignent ne res­sem­blaient pour­tant en rien aux « mé­créants » ch­ré­tiens que l’EI ap­pelle à frap­per en Oc­ci­dent ou ailleurs. « Nous leur de­man­dions mais pour­quoi vous êtes ve­nus conqué­rir Fal­loud­ja », une ville connue pour sa ré­sis­tance opi­niâtre à l’oc­cu­pa­tion de l’Irak après 2003 et sur­tout sa to­lé­rance à l’égard des is­la­mistes. « Ils nous ré­pon­daient qu’ils étaient ve­nus nous li­bé­rer. Mais de qui ? », leur ré­pon­dions­nous. « Nous sommes Ira­kiens, nous sommes mu­sul­mans. Ce­la ne sert à rien de ve­nir nous li­bé­rer. Mais le dji­ha­diste en face de moi s’est mis à ri­go­ler, se mo­quant de ce FAL­LOUD­JA. que je pou­vais bien dire », ajoute Is­maël. Sou­vent ha­bi­tants et dji­ha­distes se connais­saient, « sauf les grands chefs que nous ne voyions ja­mais », pré­cise Yas­ser, ré­fu­gié lui aus­si sous une tente du camp d’Amé­riya Fal­loud­ja, à une tren­taine de ki­lo­mètres au sud de Fal­loud­ja. Il y avait aus­si de nom­breux Oui­ghours, des Chi­nois de confes­sion mu­sul­mane, quelques Saou­diens char­gés de la pro­pa­gande sur les mé­dias so­ciaux, des Sy­riens, des Tu­ni­siens et quelques Eu­ro­péens, dont une Fran­çaise, Fa­ti­ma, qui pra­ti­quait les cé­sa­riennes dans l’un des hô­pi­taux de la ville. Les com­po­santes de cette « dia­spo­ra » ter­ro­riste qui frappe main­te­nant en Eu­rope alors que Daech est af­fai­bli dans son bas­tion ira­ko­sy­rien. La po­pu­la­tion lo­cale était di­vi­sée en deux camps : ceux qui n’avaient pas prê­té al­lé­geance, et les autres qui avaient re­joint Daech, au­tant par convic­tion que pour conti­nuer d’exer­cer un mé­tier. « Il y avait par­mi ces der­niers beau­coup de pauvres qui ont été trom­pés par Daech », tem­père Bar­zan, un autre ré­fu­gié, in­ter­ro­gé de­vant sa tente, où il est lo­gé avec sa fa­mille. Dans le ca­li­fat ira­ko­sy­rien, l’EI veut gé­rer un ter­ri­toire, ce qu’elle ne pour­ra ja­mais réa­li­ser en Eu­rope par exemple. Au dé­but de l’oc­cu­pa­tion de Fal­loud­ja, l’Etat is­la­mique mon­tra donc un tout autre vi­sage aux ha­bi­tants. Même si les dji­ha­distes im­po­sèrent ra­pi­de­ment aux femmes le port du voile in­té­gral (le ni­qab) et l’in­ter­dic­tion de fu­mer dans la rue pour les hommes, « leur stra­té­gie ini­tiale était de ga­gner les coeurs en se mon­trant sym­pa­thiques avec nous, se sou­vient Bar­zan. Ils dis­tri­buaient de la nour­ri­ture, de l’ar­gent éga­le­ment dans des en­ve­loppes en di­sant : tiens c’est un ca­deau de l’Etat is­la­mique. Au dé­but, on pou­vait même sor­tir de Fal­loud­ja pour al­ler à Bag­dad et re­ve­nir dans la même jour­née. Mais au bout d’un an en­vi­ron, une fois que les dji­ha­distes eurent bien contrô­lé Fa­loud­ja, ils ont com­men­cé à dur­cir leur com­por­te­ment à l’égard de la po­pu­la­tion ». Les ado­les­cents nés entre 1999 et 2003 sont alors de­ve­nus la cible d’un re­cru­te­ment for­cé. Daech avait be­soin de bras pour te­nir la ville. « Les jeunes de­vaient suivre des stages, ra­conte un autre ré­fu­gié vê­tu de la longue tu­nique blanche tra­di­tion­nelle. Leurs fa­milles n’avaient plus de contrôle sur leurs en­fants. Elles ne sa­vaient pas où ces stages avaient lieu. Et puis en­suite, on voyait ces en­fants em­bri­ga­dés de force ré­ap­pa­raître pour pro­té­ger l’hô­pi­tal », qui ser­vait de QG aux di­ri­geants de l’EI. Et les pa­rents qui s’op­po­saient à un tel en­rô­le­ment étaient in­ter­ro­gés par la po­lice re­li­gieuse. Le ven­dre­di, tout le monde de­vait al­ler à la prière. Des ra­bat­teurs pas­saient dans les rues et criaient « sa­lah sa­lah » (prière en arabe), mu­nis d’un bâ­ton pour me­na­cer les ré­cal­ci­trants. Il y a quelques mois, alors que les forces de sé­cu­ri­té en­ta­maient le siège de Fa­loud­ja, un chef re­li­gieux de Daech a mis en garde dans son prêche : « on est tous dans le même ba­teau, n’es­sayez pas de par­tir ». « Mais c’est quoi notre faute, di­sions­nous à cer­tains in­ter­mé­diaires qui trans­met­taient nos mes­sages à Daech ? Pour­quoi ne peut­on pas sor­tir ? Ils nous ré­pon­daient : Non c’est l’is­lam qui le veut. On est sur le même ba­teau, on se noie­ra tous en­semble ». Ain­si se ré­sume l’oeuvre des séides de Daech : anéan­tir tout ce qui ne leur res­semble pas. Un pro­jet ni­hi­liste qui porte en germe sa propre mort. Mais, à Fal­loud­ja comme chez nous, l’éra­di­ca­tion du can­cer se­ra en­core dou­lou­reuse.

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