Un jeu qui pos­sède des ver­tus in­soup­çon­nées

Un pour­voyeur de lien so­cial in­ter­gé­né­ra­tion­nel.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - LA UNE - Ca­ro­line Cou­pat @ca­ro­li­ne­cou­pat

Lu­dique, in­ter­ac­tif, ad­dic­tif, voire un peu ré­gres­sif… Po­ke­mon GO est LE jeu du mo­ment. D’en­ver­gure mon­diale, il compte un nombre crois­sant d’adeptes et pré­sente beau­coup d’atouts, à condi­tion tou­te­fois de res­ter conscient des risques pos­sibles.

V ous en avez dé­jà for­cé­ment croisé : seuls ou en groupe, les joueurs de Po­ke­mon GO ne passent pas in­aper­çus, avan­çant se­lon une tra­jec­toire aléa­toire, les yeux ri­vés à leur smart­phone, sur le­quel ils glissent ré­gu­liè­re­ment le doigt de bas en haut. Ce geste leur per­met de cap­tu­rer des Po­ke­mons, ces pe­tites créa­tures tout droit sor­ties des an­nées 90, qui se jux­ta­posent au monde réel via une ap­pli­ca­tion de réa­li­té aug­men­tée.

Alors, bi­zarres, ren­fer­més, les dres­seurs de Po­ke­mons ? Pour Va­nes­sa La­lo, psy­cho­logue cli­ni­cienne spécialiste des jeux vi­déos et des usages nu­mé­riques, c’est tout le contraire. « Po­ke­mon GO pré­sente beau­coup de bé­né­fices », s’en­thou­siasme­telle : « C’est d’abord un pour­voyeur de lien so­cial. Pour pro­gres­ser dans les ni­veaux, mieux vaut col­la­bo­rer avec d’autres joueurs… et donc faire des connais­sances ! » Un as­pect confir­mé par Kel­ly et Jo­ce­lyn, des joueurs cler­mon­tois de 22 et 29 ans : tous deux aiment la di­men­sion de « par­tage » du jeu, qui les conduit à « so­cia­bi­li­ser avec des in­con­nus » beau­coup plus vo­lon­tiers que d’ha­bi­tude.

Culture et trans­mis­sion

Autre bé­né­fice sou­li­gné par Va­nes­sa La­lo : la di­men­sion in­ter­gé­né­ra­tion­nelle. « C’est un jeu très grand pu­blic. L’oc­ca­sion de pas­ser un bon mo­ment en fa­mille, avec une vraie di­men­sion de trans­mis­sion, mais cette fois d’en­fants à pa­rents ! ». Non content de res­ser­rer les liens fa­mi­liaux, Po­ke­mon GO per­met éga­le­ment, se­lon la psy­cho­logue, de dé­ve­lop­per sa culture : « Les Po­kes­tops, c’est­à­dire les lieux stra­té­giques, cor­res­pondent à des points d’in­té­rêt, sou­vent in­con­nus des joueurs. Fi­na­le­ment, en re­gar­dant l’écran de son té­lé­phone, on en ap­prend beau­coup sur son lieu de vie… et on fi­nit par le­ver les yeux » ! Ce n’est pas Jo­ce­lyn, qui a en­fin « re­mar­qué des ves­tiges mé­dié­vaux de­vant les­quels [il était] tou­jours pas­sé sans faire at­ten­tion », qui di­ra le contraire.

Si l’on ajoute que Po­ke­mon GO oblige à faire un peu d’exer­cice phy­sique – comme le sou­ligne ma­li­cieu­se­ment Bar­ba­ra, joueuse cler­mon­toise de 49 ans, « on ne chasse pas les Po­ke­mons en res­tant de­vant la té­lé » – le ta­bleau semble idyl­lique… Pour­tant, les in­ci­dents liés au jeu sont lé­gion. Ac­ci­dents de voi­tures dans plu­sieurs pays : les conduc­teurs ne re­gar­daient pas la route, ab­sor­bés qu’ils étaient par leur quête de Po­ke­mons. Chute d’une fa­laise en Ca­li­for­nie, heu­reu­se­ment sans bles­sure grave. In­cur­sions de joueurs dans des lieux in­ter­dits au pu­blic, avec des consé­quences plus ou moins graves. La lis­ te est en­core longue… Sans comp­ter les dé­ra­pages moins dan­ge­reux, mais mo­ra­le­ment pro­blé­ma­tiques, à com­men­cer par la pos­si­bi­li­té de dé­bus­quer les Po­ke­mons jusque dans les mé­mo­riaux de l’Ho­lo­causte, ce dont cer­tains joueurs ne se sont pas pri­vés, pro­vo­quant l’ire des res­pon­sables de ces sites.

Un mal pour un bien

Alors, Po­ke­mon GO en­cou­ra­ge­rait­il les com­por­te­ments dé­lé­tères ? Pour Va­nes­sa La­lo, at­ten­tion à ne pas confondre causes et consé­quences. « Le dan­ger ne vient pas du jeu », af­firme­t­elle : « Ce sont les ten­dances aux com­por­te­ments ex­ces­sifs des gens qui se re­flètent dans leur ma­nière de jouer ». Mais d’après la spécialiste, c’est un mal pour un bien : elle voit dans ce phé­no­mène l’oc­ca­sion de réa­li­ser une bonne fois pour toutes que le nu­mé­rique fait par­tie in­té­grante de nos vies. Et d’adap­ter les mes­sages de pré­ven­tion en re­non­çant en­fin aux cli­vages et ca­ri­ca­tures. L’idée étant, lorsque l’en­goue­ment pour Po­ke­mon GO di­mi­nue­ra et que d’autres ap­pli­ca­tions de réa­li­té aug­men­tée fe­ront leur ap­pa­ri­tion, de mieux en en­ca­drer les usages.

L’en­thou­siasme de la psy­cho­logue connaît tou­te­fois une li­mite. Elle dé­plore le manque de ré­gle­men­ta­tion sur la ques­tion du trai­te­ment des don­nées per­son­nelles et du mar­ke­ting dé­ri­vé, et conseille aux joueurs de « bien lire les condi­tions d’uti­li­sa­tion avant de les ac­cep­ter », et de « prendre conscience que les Po­kes­tops ne se trouvent pas in­no­cem­ment près de cer­taines en­seignes », afin d’être « ac­teurs de leur consom­ma­tion ».

Du mo­ment que l’on connaît ces en­jeux, il ne reste plus, à l’ins­tar d’An­tho­ny, un Pa­ri­sien de 23 ans, qu’à « re­trou­ver son âme d’en­fant » le temps d’un été en « réa­li­sant un rêve de gosse » : évo­luer dans le même monde que Pi­ka­chu, Sa­la­mèche et consorts.

Après tout, comme le rap­pelle Ju­lianne, joueuse nî­moise âgée de 23 ans, « il y a plus grave que de jouer à Po­ke­mon GO » !

POKESTOP. Les joueurs in­ter­agissent avec leur environnement, ici à Cler­mont-Fer­rand (Puy-de-Dôme). RI­CHARD BRUNEL

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