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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

émo­tion, pour le meilleur mais sur­tout le pire, est donc condam­né à s’in­féo­der aux lois du spectacle. Comment alors faire pas­ser un dis­cours qui soit ce­lui de la nuance, de la com­plexi­té, de l’in­tel­li­gence, rom­pant avec le sim­plisme au­quel en est ré­duit, en par­ti­cu­lier, le dé­bat po­li­tique ? La prime aux grandes gueules, en quelque sorte, à ceux qui, ar­ri­més à une idéo­lo­gie comme une huître à son ro­cher, se donnent l’illu­sion de pen­ser tan­dis qu’ils sont pen­sés par elle… L’émo­tion prime sur la rai­son. Et ne par­lons pas du web et des ré­seaux so­ciaux : l’émo­tion y règne, fa­vo­ri­sant les ré­ac­tions épi­der­miques al­lant jus­qu’à l’in­jure, l’ana­thème. La co­lère, la peur ne sont­elles pas des émo­tions pre­mières ? Les don­neurs d’ordre du ter­ro­risme mon­dia­li­sé l’ont d’ailleurs bien com­pris qui ne jouent que sur ce conster­nant, mais ef­fi­cace, re­gistre. Est­ce en pure perte que le psy­cha­na­lyste Wil­helm Reich par­la, un jour, de « peste émo­tion­nelle » dans son ana­lyse de la pro­pa­gande fas­ciste ? Si le pou­voir de sé­duc­tion en passe par un dis­cours ré­duit aux ac­quêts de nou­veaux for­mats, les as­pects « non ver­baux » y jouent évi­dem­ment un grand rôle. Le ton, le sou­rire, la voix, le re­gard, la ges­tuelle, au­tant d’élé­ments qui pèsent sur la ré­cep­tion du dis­cours, mais tendent aus­si à l’en­fer­mer dans le sté­réo­type, voire la ca­ri­ca­ture. Quel re­gistre est­il le plus convain­cant ? Ce­lui de la ra­tio­na­li­té, pé­trie de (bon) sens et de culture exi­geante ou ce­lui de l’émo­tion ? Les Grecs, tout en jouant sur les deux ta­bleaux, fai­saient dé­jà la part du pa­thos asia­tique et du lo­gos at­tique. Or, sans abo­lir to­ta­le­ment la rai­son, la té­lé­vi­sion, entre autres, a per­mis une mon­tée en puis­sance de l’émo­tion (de l’émo­tion­nel di­raient nos psys ca­tho­diques pa­ten­tés), per­met­tant à l’image de prendre le pas sur la pa­role, au bruit émis « à chaud » de l’em­por­ter sur l’écrit raisonné. Cela se paie d’un ap­pau­vris­se­ment du dis­cours ré­duit au mi­ni­mum vi­tal, peu à la hau­teur de sa fonc­tion de ci­ment so­cial. Alors, oui, nous sommes d’ac­cord, l’émo­tion est une des plus belles conquêtes de l’Homme avec le che­val…, mais quand elle as­soit la dic­ta­ture de l’im­mé­dia­te­té sans re­cul, du pru­rit sans ana­lyse, de la bê­tise aveugle, alors l’Histoire se venge. Car, elle le sait bien, l’Histoire, que l’on ne construit pas sur du sable, que nos bien fra­giles so­cié­tés dé­mo­cra­tiques se sont len­te­ment bâ­ties sur un socle au­jourd’hui fis­su­ré : la rai­son.

(*) Coup de coeur : de Joël Sch­midt (Al­bin Mi­chel). Le très beau ro­man d’un amour fou qui vou­drait abo­lir les fron­tières.

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