« Ça part d’un flash de trois se­condes »

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Pierre-Oli­vier Feb­vret

De l’idée éclair, Phi­lippe Her­sant « dé­roule » une mu­sique qui s’im­pose comme ré­fé­rence de la mo­der­ni­té. Un art de la créa­tion à dé­cou­vrir grâce au choeur de Ni­cole Cor­ti, lors du 50e an­ni­ver­saire du fes­ti­val ca­sa­déen.

Pour son cin­quan­tième an­ni­ver­saire, du 18 au 28 août, le fes­ti­val de La Chaise­Dieu a beau­coup, mais pas to­ta­le­ment, ver­sé dans les sou­ve­nirs et les oeuvres écla­tantes du grand ré­per­toire.

Ou­vert de­puis quelques an­nées à la mu­sique d’au­jourd’hui, l’évé­ne­ment af­fir­me­ra aus­si son goût pour la mo­der­ni­té, té­moi­gnant au pas­sage de sa vo­lon­té de voir bien plus loin que le de­mi­siècle. Ain­si le Choeur Brit­ten (uni de­puis peu aux Choeurs et So­listes de Lyon de Ber­nard Té­tu au sein du pro­jet Spi­ri­to) a été convié pour in­ter­pré­ter une nou­velle ver­sion pour ba­ry­ton so­lo (JeanBap­tiste Du­mo­ra), choeur d’en­fant, choeur mixte et orgue du Ma­gni­fi­cat de Phi­lippe Her­sant (né à Rome en 1948, pho­to en haut au centre), com­mande spé­ciale du fes­ti­val pour cé­lé­brer son an­ni­ver­saire.

L’oreille, un or­gane pa­res­seux

Ce concert don­né ven­dre­di 19 août, à 14 h 30, à l’ab­ba­tiale de La Chai­seDieu, ver­ra éga­le­ment la créa­tion mon­diale de trois nou­velles oeuvres de Gil­bert Amy (pour cor seul in­ter­pré­té par Da­vid Guer­rier), Edith Ca­nat de Chi­zy (pour 12 voix de femmes et trom­pette) et Lu­cien Gué­ri­nel (pour 8 voix mixtes et cor), com­po­sées dans le cadre du pro­jet « Les 31 créa­tions », né du dé­sir de Ni­cole Cor­ti (pho­to en haut à gauche) afin de mar­quer de fa­çon spec­ta­cu­laire le 30e an­ni­ver­saire de son Choeur Brit­ten (et donc son en­trée dans sa 31e an­née) en pas­sant com­mande à non moins de 31 com­po­si­teurs. Deux mo­tets cé­lèbres de Brahms et Men­dels­sohn vien­dront pro­lon­ger la spi­ri­tua­li­té ins­tal­lée par la mu­sique de Phi­lippe Her­sant, com­po­si­teur qui re­ven­di­quait il y a peu son goût pour cette bonne vieille to­na­li­té : « Une mu­sique ato­nale fi­nit par de­ve­nir grise. Une mu­sique trop to­nale de­vient mo­no­tone. Il faut du su­cré­sa­lé aus­si en mu­sique. Si la to­na­li­té est éter­nelle ? Oui, mais dans un sens très large, avec des notes qui ont un rôle plus im­por­tant que d’autres. C’est in­dis­pen­sable à la mu­sique, toute oreille à be­soin de ce­la. Au XXe siècle, tout est al­lé très vite. L’oreille n’a pas sui­vi : c’est un or­gane très pa­res­seux qui opère une forte ré­sis­tance. L’au­di­teur se perd, s’en­nuie et le fos­sé s’est creu­sé. De plus, des com­po­si­teurs ont choi­si l’avant­garde pour l’avant­garde, juste par pro­vo­ca­tion. Comme moi à 20 ans. Même si je la dé­tes­tais, je me sen­tais obli­gé de faire cette mu­sique pour sa­tis­faire le pe­tit monde de la mu­sique. Et au fi­nal, la mu­sique contem­po­raine est com­plè­te­ment écla­tée au ni­veau du lan­gage. Toutes pro­por­tions gar­dées, il y a moins de dif­fé­rence entre ma mu­sique et celle de Schu­bert qu’entre ma mu­sique et celle de Franck Be­dros­sian par exemple. »

Ne pas ou­blier le pu­blic

Le com­po­si­teur s’amuse de cette faille tem­po­relle : « La mu­sique n’est plus gra­vée de­puis des an­nées. Ain­si une mu­sique écrite en 2012, que l’on croit ab­so­lu­ment neuve, peut très bien avoir dé­jà été écrite en 1952, mais comme il n’y a pas de trace, on a eu le temps de l’ou­blier. Je piège sou­vent des amis ato­naux avec ça. Et pour­tant soixante ans c’est énorme, c’est la dif­fé­rence entre Haydn et Ber­lioz. »

Alors Phi­lippe Her­sant ex­plique hum­ble­ment que sa mu­sique veut ré­ta­blir le conti­nuum : « J’ai l’im­pres­sion de faire par­tie de la chaîne de l’évo­lu­tion mu­si­cale. Je ne re­nie pas ce qui s’est pas­sé avant, y com­pris le ro­man­tisme exa­cer­bé du XIXe siècle. »

Et comment vient sa mu­sique ? « J’écris par contraste en op­po­sant des cli­mats. Je m’ap­puie da­van­tage sur l’har­mo­nie que sur les mé­lo­dies. J’aime les modes et le rythme et je n’écarte au­cune ré­fé­rence mu­si­cale. La créa­tion, ça part

d’un flash de trois se­condes. Je dois en­suite dé­rou­ler dans le temps cette ful­gu­rance émo­tive. Je peux aus­si être tou­ché par le sou­ve­nir d’une autre mu­sique. »

Et le pu­blic dans tout ça… « Il ne faut pas écrire pour lui, mais on ne peut pas l’ou­blier non plus. Il faut ar­ri­ver à un équi­libre qui n’est pas simple car l’au­to­cen­sure est fré­quente et on change ain­si beau­coup de style. Et pour moi, le plus im­por­tant c’est de gar­der son style. »

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