Le bien en soi

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

Que des res­pon­sables po­li­tiques qui ne sont pas du même bord puissent, dans cer­tains cas, oeu­vrer en­semble pour le bien pu­blic, voi­là qui a prio­ri est plu­tôt ré­con­for­tant. La ques­tion est de sa­voir de quel bien pu­blic il s’agit, et en l’oc­cur­rence, la ré­ponse est dé­jà don­née : le bien pu­blic, c’est les J. O. à Pa­ris en 2024, point fi­nal. Pour l’en­semble du monde po­li­tique et des grands mé­dias, la cause est en­ten­due, et plus per­sonne n’ima­gine, ou n’en­vi­sage une se­conde, que le bien­fon­dé en pour­rait être mis en doute. Les J. O. à Pa­ris, c’est bien, c’est le bien en soi et pour soi, c’est le Bien avec une ma­jus­cule, comme d’ailleurs tous les grands tra­la­las spor­tifs spec­ta­cu­la­ri­sés et té­lé­vi­sés. Là cu­rieu­se­ment, il n’y a plus ni droite ni gauche, tout le monde est d’ac­cord sur la ré­ponse à une ques­tion qu’on s’est bien gar­dé de po­ser, et qu’il n’est pas ques­tion de po­ser, puisque on y a dé­jà ré­pon­du une fois pour Je me rap­pelle la pré­cé­dente can­di­da­ture de Pa­ris aux J. O., il y a une di­zaine d’an­nées. C’était pa­reil. Jacques Chi­rac, alors pré­sident, et Ber­trand De­la­noé, alors maire de Pa­ris, mar­chaient main dans la main. Le slo­gan fut « Pa­ris aime les Jeux ». On le vit par­tout. Il y avait des af­fiches, des t­shirts, des au­to­col­lants. Il n’était pas jus­qu’aux voi­tures de po­lice qui n’en fussent re­vê­tues. Un grand ras­sem­ble­ment fut or­ga­ni­sé aux Champs­Ely­sées, sur le thème « Pa­ris fête l’amour des Jeux ». Outre le ca­rac­tère inepte de la for­mule, cette seule soi­rée coû­ta la mo­dique somme de 800.000 eu­ros. Après quoi nous pûmes ap­prendre que si Pa­ris était choi­si, on com­men­ce­rait par aug­men­ter les im­pôts lo­caux. Le bien en soi, vous dis-je ! Pa­ris ai­mait les Jeux. Nous ai­mions tous les Jeux. Dire que non, on n’ai­mait pas les Jeux, qu’on se fou­tait des Jeux, qu’on se pas­se­rait vo­lon­tiers des Jeux, pa­rais­sait aus­si in­con­gru, voire mal­séant, que pé­ter à table. Ou si­non mal­séant, du moins né­gli­geable, col­la­té­ral, ré­si­duel, à la fois fa­tal et in­si­gni­fiant comme la pous­sière sous le lit. Croyez-vous urgent d’or­ga­ni­ser ce gi­gan­tesque bar­num dans une ca­pi­tale (et une ré­gion) sa­tu­rées de po­pu­la­tion, avec des prix pro­hi­bi­tifs, des pro­blèmes de trans­port, d’em­ploi, de lo­ge­ment, de pure et simple mi­sère ? Croyez­vous urgent de mo­bi­li­ser des bud­gets pour ce­la, alors que Mon­tréal (qui n’est pas pauvre) s’y est en­det­té pour trente ans ? Alors que les J. O. d’Athènes (per­sonne n’a l’air de s’en sou­ve­nir) ont pe­sé très lourd dans la crise du sur­en­det­te­ment grec ? Et croyez­vous que les Pa­ri­siens sont ar­dem­ment dé­si­reux de payer plus d’im­pôts lo­caux pour ce­la ? Ques­tions oi­seuses ! Puisque on vous dit que vous ai­mez les Jeux, que vous vou­lez les Jeux ! Que tout le monde aime les Jeux ! Que c’est bien les Jeux ! Qu’il nous faut les Jeux ! Au fait, on a or­ga­ni­sé un ré­fé­ren­dum en Loire­At­lan­tique sur l’aé­ro­port de Notre­Dame­des­Landes, mais per­sonne, per­sonne, n’a pro­po­sé de de­man­der leur avis aux Pa­ri­siens et Fran­ci­liens. À quoi bon ? Puisque on vous dit qu’ils adorent ça. Voyez la Co­rée du Nord : le peuple en­tier aime Kim Jong Il, c’est bien connu.

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