Elle se joue des époques avec art

A Brioude, Au­drey Loyer exerce le mé­tier de ta­pis­sier gar­nis­seur, entre créa­tion et ré­no­va­tion

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - ESTIVITÉS - Ma­ga­li Roche ma­ga­li.roche@cen­tre­france.com

Ta­pis­sier d’ameublement, mé­tier désuet ? As­su­ré­ment non. À Brioude, Au­drey Loyer ra­vive des meubles qui tra­versent le temps et crée des pièces uniques ins­crites dans la mo­der­ni­té.

De­puis dix ans dans son ate­lier bri­va­dois, les ma­tières tex­tiles et les tis­sus ont trou­vé leur royaume. Ac­cro­chés au pla­fond, à des por­tants, éta­lés sur les rayons, ils sont par­tout et vivent en har­mo­nie avec du mo­bi­lier res­tau­ré ou en at­tente de l’être. Et pour cause. D’ori­gine lyonnaise, Au­drey Loyer a bai­gné toute pe­tite dans les beaux tis­sus, les soies. « Il y a une culture des tis­se­rands à Lyon, ce­la fait par­tie du pa­tri­moine et j’ai eu très tôt le goût des belles ma­tières, de la res­tau­ra­tion. »

De la créa­tion aus­si vi­si­ble­ment. Sur sa table d’opé­ra­tion, un fau­teuil pa­tiente, al­lon­gé et sar­clé, en­tou­ré de pe­tits mar­teaux et de clous. « C’est un fau­teuil d’ap­pa­rat pour un ar­tiste ha­waïen fai­sant de la pein­ture sur soie. Il va ex­po­ser pour les trente ans de l’Hô­tel de la Den­telle de Brioude… Ce n’est pas évident, la soie reste fra­gile et peut se dé­chi­rer. »

Une se­mence dans la bouche, un bi­sou sur le ram­pon­neau ai­man­té pour qu’il la ré­cu­père, puis Au­drey l’ap­pose dans un coin in­vi­sible et par­fait le contour du siège en ta­po­tant dou­ce­ment. « Sur ce fau­teuil, j’en ai pour trois jours de tra­vail en­vi­ron. C’est sûr, je n’en fais pas 200 par an mais je ne fais ja­mais deux fois la même chose. »

À l’en­trée, un autre fau­teuil at­tend, sous une pro­tec­tion de plas­tique. Un Vol­taire qui a pris des cou­leurs mo­dernes au so­leil de ses ou­tils. Qu’elle res­taure un meuble ou en crée un, Au­drey mêle l’an­cien et le mo­derne et à chaque fois ap­porte son sa­voir­faire sur ces pièces uniques. « On peut tout faire, tout est pos­sible, tout est réa­li­sable, il n’y a pas de li­mite. Moi, j’aime tout et sur­tout ce que je n’ai pas en­core fait. »

Pour preuve, ce fau­teuil d’époque qu’elle a re­mis au goût du jour avec un tis­su ar­bo­rant la pho­to im­pri­mée d’une mûre agran­die à l’en­vi. On l’ava­le­rait presque. Là aus­si une pièce unique et un pro­cé­dé nou­veau à in­ven­ter. « Chaque ma­tière ré­agit dif­fé­rem­ment. Pour le lin, il faut tra­vailler sur l’hy­dro­mé­trie. Cer­tains cuirs se tra­vaillent mouillés… À chaque ma­tière, sa tech­nique. »

Mé­tier in­dé­mo­dable

La plus grosse évo­lu­tion de son mé­tier, c’est qu’il en mêle dé­sor­mais plu­sieurs en un seul. « Au­tre­fois, sur un même meuble in­ter­ve­nait un li­tier, un ta­pis­sier, un vil­lier alors qu’au­jourd’hui tout est re­cen­tré sur une seule per­sonne. Il faut sa­voir un peu tout faire. » Et c’est vi­si­ble­ment ce qui la pas­sionne.

Au mo­ment de quit­ter son ate­lier, l’oeil est at­ti­ré par de pe­tites créa­tions mises en rayon, comme ce bout de cuir trans­for­mé en tau­reau par une simple pres­sion du doigt. « C’est un tau­reau ori­ga­mi, à plier et à dé­plier, il faut le mo­du­ler en fonc­tion de ses hu­meurs », s’amuse­t­elle en le tri­tu­rant. Une créa­ti­vi­té sans li­mite, comme sa tech­nique qui sé­duit le client. Jus­qu’à l’in­at­ten­du par­fois. Pour dé­co­rer sa vi­trine à Noël, elle avait ain­si ré­cu­pé­ré des chutes de tis­sus pour en faire un ours en pe­luche. Comme ça, pour voir. Sauf que les pas­sants ont vou­lu l’ache­ter. Alors, de­puis, elle en fait et elle les vend. Elle confec­tionne aus­si des ri­deaux, des voi­lages, des stores. « Tout ce qui touche au tis­su d’ameublement me plaît. »

Une pas­sion al­liée à une ai­sance dans le geste qu’elle a ap­pris via une for­ma­tion en al­ter­nance puis chez les Com­pa­gnons et qu’elle dé­fend. « C’est un mé­tier qui, contrai­re­ment à ce que l’on croit, at­tire les jeunes et qui mé­rite d’être va­lo­ri­sé. On tra­vaille sur l’as­pect tra­di­ tion­nel d’un sa­voir­faire, des ma­tières na­tu­relles, mais c’est à nous de sa­voir nous re­nou­ve­ler, de nous bouger pour exis­ter. On peut vivre de notre mé­tier mais il ne faut pas s’en­dor­mir. »

Et elle ne s’en­dort pas.

TA­PIS­SIER D’AMEUBLEMENT. Dans son ate­lier, « Les Pe­tits fau­teuils d’Au­drey », à Brioude, ses créa­tions tra­versent les siècles. PHO­TO JEAN-LOUIS GORCE

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