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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

se­condes et 58 dixièmes. C’est le temps qu’il m’a fal­lu pour tom­ber sous le charme. On ap­pelle ça un coup de foudre. C’était en plein été, la pé­riode est pro­pice aux amours dé­rai­son­nables. Et c’en était un : je me te­nais de­vant ma té­lé­vi­sion tan­dis que l’ob­jet de mon af­fec­tion était, lui, à 900 ki­lo­mètres de là. À Ber­lin, plus pré­ci­sé­ment, au cham­pion­nat du monde d’ath­lé­tisme. Moi, la pa­res­seuse, je ne sais rien des re­cords spor­tifs, rien des sports en gé­né­ral. Mark Spitz, Na­dia Co­ma­ne­ci sont les seuls noms qui me viennent à l’es­prit lors­qu’on me parle mé­dailles, c’est dire. Et voi­là qu’ap­pa­raît ce gar­çon, si grand, si maigre, fi­lant telle une fu­sée, là, de­vant mes yeux éba­his. Me voi­ci fou­droyée et sans que je me l’ex­plique, re­con­nais­sante. Au fond de moi, la sen­sa­tion d’avoir as­sis­té à un mo­ment unique, d’être une pri­vi­lé­giée. Nous sommes pour­tant des mil­lions à avoir com­pris que nous te­nions là, ce 16 août 2009, le plus grand sprin­ter du siècle. Il est Ja­maï­cain, s’ap­pelle Usain Bolt. Bolt, en an­glais, si­gni­fie coup de ton­nerre… un pré­sage. Il a, à cette époque, 23 ans, me­sure 1,95 mètre. Au dé­part du 100 mètres, on ne voit que lui, il dé­passe d’une tête tous ses concur­rents. Ses jambes sont im­menses, trop im­menses, dit­on, elles freinent son dé­part. Et c’est vrai, que de­vant mon écran, va­gue­ment in­té­res­sée par cette course, je ne l’ai pas vu ve­nir. Le grand jeune homme en vert et jaune est d’abord le plus lent et puis… un éclair dans le stade pour un re­cord du monde. 9 se­condes et 58 dixièmes pour l’ai­mer et les mi­nutes sui­vantes pour l’ado­rer ! Celles où ses concur­rents ne tiennent plus sur leurs jambes tan­dis que lui court et court en­core, en­fant bla­gueur, mi­mant le geste du ti­reur à l’arc, pos­ture qui fe­ra, plus tard et pour tou­jours, sa marque de fa­brique. Il faut que je me ren­seigne, que j’en sache plus sur ce géant ex­pé­di­tif. Mes ques­tions tous azi­muts font rire mes proches, aba­sour­dis par ma pas­sion sou­daine. Je lis tout sur Usain : son en­fance heu­reuse dans la cam­pagne ja­maï­caine, sa mère om­ni­pré­sente. Son amour du cri­cket qu’il de­vra aban­don­ner pour ne pas dé­ce­voir ce père qui soup­çonne d’avoir mis au monde le meilleur sur 100 et 200 mètres. Ses larmes d’avoir à quit­ter sa fa­mille pour King­ston, seul lieu où on peut s’oc­cu­per d’un tel pro­dige. Des en­traî­ne­ments par­fois in­hu­mains, des ef­forts si grands qu’on en de­vient ma­lade. Et ce sou­rire, constam­ment ac­cro­ché aux lèvres, parce qu’il sait, lui, plus que tous les autres, que sa ra­pi­di­té est un don du ciel et qu’il faut chaque jour bé­nir cette chance in­ouïe. Sur la piste, ja­mais Usain ne dé­voile ses dou­leurs. Ne dit pas les crampes qui font hur­ler, les muscles qui tremblent, le souffle qui manque par­fois. De 2009 à au­jourd’hui, on ne ver­ra de l’ath­lète que l’es­piè­gle­rie, la bonne hu­meur, l’en­vie de plaire. Il dit être là pour le plai­sir, que le plai­sir, j’ai­me­rais tel­le­ment le croire. Les ad­mi­ra­teurs, dont je fais par­tie, vous l’au­rez com­pris, savent bien que la fa­ci­li­té af­fi­chée n’est qu’un leurre. Il suf­fit de re­gar­der au ra­len­ti l’une de ses courses : la puis­sance du corps qui souffre, l’achar­ne­ment à fran­chir la ligne bien avant les autres. Mais Usain est un gent­le­man : à quoi bon mon­trer le pire quand on peut of­frir le meilleur ? À le voir si heu­reux, hi­lare, ap­plau­dis­sant à tout rompre les spec­ta­teurs qui le lui rendent bien, on sait qu’il a rai­son. De­ve­nir l’homme le plus ra­pide du monde était l’un de ses buts. Mais faire rê­ver, n’est­ce pas la plus belle des ré­com­penses ? Usain Bolt m’a fait ai­mer l’ath­lé­tisme comme Mo­ha­med Ali en son temps a fait ai­mer la boxe aux néo­phytes. La com­pa­rai­son n’est pas in­no­cente. L’un comme l’autre, parce qu’ils sont, ou ont été, bien plus que des spor­tifs, sont de­ve­nus des lé­gendes.

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