Ber­gou­nioux, le verbe et le fer

Toute l’an­née, Pierre Ber­gou­nioux écrit, une oeuvre im­mense et riche. L’été, sur ses terres de Cor­rèze, il hume la beau­té des choses, sculpte des fer­railles et re­tourne à l’es­sen­tiel.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Blan­dine Hu­tin-Mer­cier blan­dine.hu­tin@cen­tre­france.com

Pas be­soin de GPS pour par­ve­nir à bon port, aux « Bordes » de Da­vi­gnac, en haute Cor­rèze. Avec sa connais­sance in­time de la géo­gra­phie et la ri­gueur fleu­rie de son verbe, Pierre Ber­gou­nioux en a tra­cé lui­même le che­min, entre monts et fo­rêt.

Pierre Ber­gou­nioux re­vient là tous les étés ; quatre se­maines sur les terres de la « plus belle femme de haute Cor­rèze », celle que le Bri­viste en­ra­ci­né qu’il était en­fant est ve­nu épou­ser là, il y a plus de cin­quante ans, à la sur­prise gé­né­rale.

Un pied de nez au des­tin d’un de ces « ri­go­los » de Cou­jous, dont il a fait de­puis sa phi­lo­so­phie. Cor­ré­zien de par­tout, Bri­viste de coeur, ce poète en quête de la vé­ri­té des choses et de la beau­té conte­nue dans chaque pierre, chaque nuage ou chaque re­gard, cultive non sans hu­mour la ri­chesse de l’âme et des âges. An­cré dans son royaume de na­ture, il vous plonge dans des fau­teuils aus­si pro­fonds que le sa­voir dont il ac­com­pagne cha­cune de ses conver­sa­tions.

En une phrase, il em­brasse à la fois la guerre des Gaules et sa san­gui­naire ba­taille d’Yso­lu, qui op­po­sa la dixième Lé­gion ro­maine à ces Fran­çais d’alors, « lé­gers, ir­ré­flé­chis, pleins de jac­tance, sans as­sise sur le réel », et la Con­ven­tion, « une époque où l’on sa­vait où l’on al­lait ». D’un geste, il si­tue les monts du Can­tal, qui se des­sinent, bleu­tés, au fond de son jar­din, cite les noms de villages ber­ri­chons ou nor­mands comme des ré­sur­gences évi­dentes de sa terre de Cor­rèze.

« L’his­toire existe deux fois, dans les lieux et en nous, ré­sume­t­il, pro­fes­so­ral et lim­pide. La to­ta­li­té du pas­sé est pré­sente dans les struc­tures ma­té­rielles du monde et men­tales des agents qui font l’his­toire. Il faut sa­voir sai­sir la chance de vivre au pré­sent… C’est la conscience qui per­met ce­la. »

Son his­toire per­son­nelle de la Cor­rèze, Pierre Ber­gou­nioux la ra­conte avec pas­sion, convo­quant à sa table Ra­be­lais et Bour­dieu, Rous­seau, Saint­Just, Marx et Mao, Saint­Si­mon et les fel­lahs tu­ni­siens pour la mê­ler à celle, plus riche, plus illustre, lu­cide et ré­so­lu­ment po­li­tique, du reste du monde. « Les li­ vres ne suf­fisent pas, il faut s’ex­pa­trier, re­con­naî­til, exi­lé per­ma­nent dans un Pa­ris in­évi­table et im­pos­sible. Comme les cen­tau­rées. Si vous n’al­lez pas à la source des idées, vous ne pou­vez pas en être maître. Il m’a fal­lu m’exi­ler pour trou­ver mes cen­tau­rées. »

Au cours de ces temps de va­cances, en ces lieux pai­sibles où la beau­té se des­sine dans un nuage, une cou­leur, une sen­teur – comme il écrit ses car­nets, Pierre Ber­gou­nioux collecte des pho­to­gra­phies de ces ins­tants fu­gaces –, l’écri­vain écrit. Rien ne pour­rait l’en dé­tour­ner. « Écrire est pour moi le seul moyen de ré­soudre le dou­lou­reux mystère à quoi s’est ap­pa­ren­tée mon ex­pé­rience pre­mière. Je voyais ce qui ne me conve­nait plus sans être ca­pable de trou­ver ce qui me conve­nait. L’en­fant que j’étais s’adres­sait à l’adulte que je se­rais peut­être et lui de­man­dait de cla­ri­fier les mys­tères aux­quels il était confron­té. »

Plus jeune, il pê­chait la truite, à la mouche. Sa pre­mière prise lui a va­lu l’une des « grandes joies gal­va­niques de ma vie ». Au­jourd’hui il sculpte, des di­zaines de pièces chaque jour. Il soude, pré­cise­t­il, des fer­railles qu’il s’en va

cher­cher chez les « ré­cu­pé­ra­teurs de Cor­rèze ». Dans sa grange, tôles tor­tu­rées, pou­lies d’arbre à cames et vieux ou­tils prennent corps, ré­vé­lant une es­thé­tique afri­caine et des formes oni­riques.

« La sou­dure me dé­lasse »

La sou­dure, cette « vieille pas­sion » à la­quelle il re­fuse le nom d’art. Un dé­fou­loir plu­tôt, « quelque chose de des­sé­chant, phy­sique, trouble, dan­ge­reux. Ce ne sont pas quatre se­maines que je passe à m’amu­ser avec la fer­raille qui font de moi un plas­ti­cien. La sou­dure me dé­lasse. J’es­saie de ré­duire l’écart entre l’es­prit et la chose ».

Il re­prend : « Fer­raille, mot juste, in­secte… Chaque fois qu’on réa­lise quelque chose, on li­bère l’en­fant en nous du sor­ti­lège dont il a été vic­time de la part de dieux qui s’amusent de lui avoir don­né un goût énorme sans les moyens de le sa­tis­faire. Si on n’avait pas ça pour nous por­ter tout au long de notre vie, on s’en­nuie­rait comme des chiens. »

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