« L’école est un pe­tit monde ani­mal »

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

« Au se­cours la ren­trée ! », illus­tré par la Can­ta­lienne My­lène Ri­gau­die, donne des clefs au jeune lec­teur aux portes de l’école pri­maire pour ac­cep­ter l’autre tel qu’il est : avec une trompe ou des crocs.

Jules entre en cours pré­pa­ra­toire dans la même classe qu’un loup, une au­truche, un pan­da, un élé­phant… « Au se­cours la ren­trée ! » s’ap­puie sur ce bes­tiaire in­so­lite pour ai­der l’en­fant à ap­pri­voi­ser les dif­fé­rences, dé­pas­ser ses craintes, ses pré­ju­gés. My­lène Ri­gau­die, na­tive du Can­tal, en signe les illus­tra­tions, pleines de ten­dresse et de ma­lice.

Com­ment ali­gner son des­sin sur un texte qui parle de la peur de l’autre, de l’étran­ger ? Choi­sir une classe d’ani­maux, comme l’a fait Éric San­voi­sin, l’au­teur, pour mon­trer la ri­chesse, la force de la mixi­té, c’est chouette ! Au­cun ne pos­sède le même corps, ne pré­sente le même vi­sage, les mêmes oreilles, ils viennent tous d’un pays dif­fé­rent… Mais un mal­en­ten­du est vite ar­ri­vé et j’ai la han­tise de la mau­vaise in­ter­pré­ta­tion. Par exemple, le mar­cas­sin ita­lien, c’était un pe­tit co­chon au dé­part et j’ai craint le pos­sible amal­game. Des gens qui au­raient lu de tra­vers…

Que ra­conte l’ani­mal à l’en­fant de si par­ti­cu­lier ? Le ca­pi­tal sym­pa­thie joue beau­coup. Et puis, quand on fait vivre un la­pin, un pe­tit gar­çon comme une pe­tite fille, noir, blanc, mé­tisse ou asia­tique, peut se pro­je­ter, s’iden­ti­fier. Bien plus que si c’était un autre en­fant qui ne lui res­semble pas. Il faut avouer aus­si que pour les au­teurs, l’ani­mal est un vi­vier à per­son­nages et à uni­vers lou­foques : le­dit la­pin ren­con­tre­ra une écre­visse et ils par­le­ront de la pluie et du beau temps. À moins qu’ils ne se ma­rient… On colle tou­jours aux ani­maux des traits de ca­rac­tère qui ne sont pas for­cé­ment les leurs. Ces idées fausses, on peut les dé­tour­ner dans les his­toires pour les en­fants en leur ap­pre­nant à se mé­fier des pré­ju­gés, des sté­réo­types. C’est tout le sens de cet al­bum « Au se­cours la ren­trée ! » pen­sé pour les éco­liers qui entrent en CP.

Le CP, le grand saut dans l’in­con­nu ? C’est une belle mé­ta­phore de l’école : se lan­cer en ef­fet, ren­con­trer plein de gens qu’on ne connaît pas, es­sayer de se faire ac­cep­ter, se faire re­je­ter par­fois. C’est un pe­tit peu un monde ani­mal.

ABC Me­lo­dy, l’édi­teur d’Au se­cours la ren­trée !, a été créé par un en­sei­gnant de langues, Sté­phane Hu­sar, pas­sion­né de voyages. D’où ce cos­mo­po­li­tisme qui inonde l’al­bum ? De re­tour des An­ti­podes, où il a vé­cu dix­sept ans, Sté­phane a in­ves­ti le sec­teur des livres jeu­nesse pour ap­prendre l’an­glais, l’a ré­no­vé. Sa col­lec­tion « Viens voir ma ville », où des en­fants du monde en­tier pré­sentent leur ci­té, marche très bien. J’ai en illus­tré deux : Hel­lo, I am Li­ly from New York Ci­ty et Na­va­ni de Del­hi. Pour chaque livre, on peut écou­ter sur in­ter­net le texte lu par un en­fant dans sa langue ma­ter­nelle.

Le monde ani­mal est votre marque de fa­brique. Pe­tite fille, vi­vant dans le Can­tal, vous avez, pa­raît-il, com­men­cé tôt à ob­ser­ver la faune et la flore ? J’ai as­sez vite pris un crayon et une feuille en ef­fet car je me suis beau­coup en­nuyée, un trait com­mun à bien des des­si­na­teurs. Dans mon vil­lage, à Yo­let, près d’Au­rillac, je me trou­vais un peu seule, les autres en­fants étant plus grands. Donc, l’en­nui, c‘est im­por­tant car ain­si j’ai ob­ser­vé des jours du­rant les oi­seaux, les in­sectes, les plantes, j’ai re­te­nu leurs noms… Ce­la m’a ap­por­té de la mi­nu­tie, je crois : j’aime mettre des pe­tits mo­tifs, énor­mé­ment de dé­tails dans mes des­sins. Quand j’étais pe­tite, j’ado­rais les livres où il y avait tout un tas de choses à re­gar­der.

Com­ment était votre école à Yo­let ? Elle a failli fer­mer quand je la fré­quen­tais. Nous n’étions que deux dans la classe ! J’y suis re­tour­née il y a quelques an­nées pour des in­ter­ven­tions et j’avais ap­por­té des images de l’époque mais per­sonne n’a vou­lu croire que c’était moi sur la pho­to. Les en­fants ont du mal à ima­gi­ner que les adultes ont été pe­tits (rire).

Le mi­lieu de l’illus­tra­tion reste her­mé­tique au nu­mé­rique, pour quelles rai­sons ? Le nu­mé­rique ne nous fait pas vivre. On touche de très pe­tits droits des­sus et il existe peu de sites. Pour l’ins­tant, le pa­pier est par­ti pour du­rer. Tant mieux car c’est tel­le­ment bien de s’en al­ler avec son pe­tit livre en va­cances ! Il n’em­pêche que l’illus­tra­tion jeu­nesse n’est pas à l’abri. J’ai com­men­cé dans ce mé­tier il y a dix ans, au­jourd’hui j’en vis, mais du­rant cette pé­riode, les ta­rifs n’ont pas aug­men­té, ils ont même plu­tôt bais­sé, et on nous pro­pose de plus en plus des contrats sans droits d’au­teurs. C’est com­pli­qué sur­tout pour les jeunes de ré­sis­ter. Mais il faut ap­prendre à né­go­cier, ne pas cé­der. Et tra­vailler comme il faut.

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