Le chiffre d’af­faires en feuille de paye

Laurent Thore a trou­vé dans l’en­tre­pre­neu­riat sa­la­rié un sta­tut pro­tec­teur et suf­fi­sam­ment souple pour pour­suivre de­puis Mu­rat (Can­tal) une aven­ture mi­li­tante : com­ment ap­prendre le son aux en­fants ?

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

Apeine 40 ans et dé­jà plu­sieurs vies pro­fes­sion­nelles. Mais plu­tôt que de s’user les neu­rones à choi­sir entre les mu­siques ac­tuelles, la ra­dio ou la cui­sine, trois pas­sions, Laurent Thore mène do­ré­na­vant toutes ces ac­ti­vi­tés de front. Adieu le CDD, son quo­ti­dien de­puis vingt ans. Bien­ve­nue au CDI pour ce Clermontois ins­tal­lé avec sa fa­mille à Mu­rat dans le Can­tal.

Avec l’en­tre­pre­neu­riat sa­la­rié, ce jeune pa­pa épris de li­ber­té a pu mettre en mu­sique ses com­pé­tences mul­tiples sans re­non­cer à son en­ga­ge­ment mi­li­tant nour­ri par la ra­dio as­so­cia­tive et l’édu­ca­tion po­pu­laire.

Il ré­sume : « Je ne me suis ja­mais sen­ti à l’aise comme sa­la­rié vis­à­vis de la hié­rar­chie, du poids des ha­bi­tudes, des usages et d’une cer­taine iner­tie. Un peu aven­tu­rier, avec des idées plein la tête, j’ai tou­jours eu en­vie d’en­tre­prendre mais je ne sa­vais pas com­ment me mettre à mon compte. »

Le dé­clic in­ter­vient à la sor­tie d’un CDD dans la res­tau­ra­tion col­lec­tive : la ren­contre, « hu­maine », avec San­drine Bar­rière, la gé­rante d’Ap­puy Créa­teurs, une Co­opé­ra­tive d’ac­ti­vi­té et d’em­ploi (*). « Elle m’a ai­dé à dé­fri­cher le ter­rain, à y voir clair, m’a mon­tré la voie. »

Laurent Thore trouve ain­si chaus­sure à son pied dans le sta­tut d’en­tre­pre­neur sa­la­rié mais aus­si des conseils pré­cieux et un ac­com­pa­gne­ment au­près de la co­opé­ra­tive qui le confortent dans sa dé­ci­sion de créer son em­ploi.

Une ré­si­dence d’en­tre­pre­neur, fin 2013, lui met le pied à l’étrier : à la clef, un sa­laire sur trois mois pour tes­ter son ac­ti­vi­té, la confron­ter à la réa­li­té. Sous le nom d’Acte Mu­sique, sa boîte naît dans la fou­lée en juin 2015. « En quelques jours, j’ai pu fac­tu­rer mes pre­mières pres­ta­tions », note­t­il.

Le prin­cipe est simple : in­dé­pen­dant comme n’im­porte quel chef d’en­tre­prise, les re­ve­nus gé­né­rés par son ac­ti­vi­té sont conver­tis en feuille de paye comme n’im­porte quel sa­la­rié avec les ga­ran­ties de la pro­tec­tion so­ciale – ma­la­die, re­traite, chô­mage…

« Un peu schi­zo­phrène »

« En gros, pour 2 € fac­tu­rés, je tire 1 € de re­ve­nus une fois les charges et la TVA payées. » Un sta­tut « très char­gé » donc mais le prix de la li­ber­té : « être maître à bord, dé­fi­nir ce que je veux pour vivre et quel temps consa­crer au bou­lot. Mon rap­port au tra­vail a com­plè­te­ment chan­gé », ex­plique­t­il.

L’en­tre­pre­neur sa­la­rié doit s’en­ga­ger à réa­li­ser un chiffre d’af­faires don­né sur un an. Pour Laurent Thore, au dé­part, ce fut 60 heures par mois (reve­ nu com­pa­tible avec Pôle em­ploi) : « On est em­ployeur et quand on dé­bute, on doit veiller à ne pas être sub­mer­gé par les charges. Pour ne pas se cas­ser les dents, il faut sa­voir mon­ter en puis­sance pro­gres­si­ve­ment. C’est par­fois un peu schi­zo­phrène, je l’avoue, d’être à la fois le pa­tron et le sa­la­rié de son en­tre­prise ! »

Dès l’an pro­chain, il de­vrait at­teindre le plein­ temps, à 151 heures men­suelles, soit deux ans seule­ment pour par­ve­nir à la vi­tesse de croisière. Mais il ne s’y trompe pas. « Je ré­colte le fruit de longues an­nées de tra­vail, de ré­seaux que j’ai construits, de for­ma­tions fré­quentes, de re­mises en ques­tion. »

Jusque­là, les ate­liers où il trans­met aux en­fants sa science du son, au­tour des pla­tines, der­rière le mi­cro où à la table de mixage, ne suf­fisent pas à faire bouillir la mar­mite. « J’ajoute des ac­ti­vi­tés plus ali­men­taires comme des mis­sions courtes de cui­sine ou des ani­ma­tions DJ pour des ma­riages… »

Même si le cô­té ru­ral, peu peu­plé qu’il est ve­nu cher­cher dans le Can­tal l’amène lo­gi­que­ment à la mo­bi­li­té et à tra­vailler dans toute l’Au­vergne, voire la France en­tière, Laurent Thore en est convain­cu : « Nous en sommes à l’ado­les­cence mais le sta­tut d’en­tre­pre­neur sa­la­rié peut per­mettre de vivre sur un ter­ri­toire comme Mu­rat. » Il en veut pour preuve la di­zaine d’en­tre­pre­neurs dans son cas, dont Thea Ber­se­gol, tra­duc­trice et in­ter­prète fran­çais­an­glais, ou Sa­rah Bie­nai­mé, an­cienne en­sei­gnante re­con­ver­tie à la créa­tion cu­li­naire vé­gé­ta­rienne, avec les­quelles il s’em­ploie à es­sai­mer en prê­chant la bonne pa­role.

Laurent Thore cite vo­lon­tiers la sta­tion de ski du Lio­ran et les em­plois sai­son­niers qu’elle gé­nère comme un vi­vier d’en­tre­pre­neurs sa­la­riés. Mais aus­si le BTP, l’agroa­li­men­taire, la res­tau­ra­tion, les trois autres pi­liers de la ré­gion, sous ré­serve d’ori­gi­na­li­té, d’in­no­va­tion.

« On se di­rige vers la mort du sa­la­riat tel que nos pa­rents l’ont connu. Pour sor­tir de cette im­passe, il est urgent de se ré­in­ven­ter. Je pense à cet ac­teur de for­ma­tion de­ve­nu client mys­tère. Il teste in­co­gni­to le sys­tème de sé­cu­ri­té des grands ma­ga­sins, se trans­forme en vo­leur po­ten­tiel. Il en vit au­jourd’hui. »

Le sta­tut lui va comme un gant, lui offre de la sé­cu­ri­té sans ro­gner sa li­ber­té

PHO­TO FRANCIS CAMPAGNONI

STA­TUT. « Mon rap­port au tra­vail a com­plè­te­ment chan­gé » confesse Laurent Thore, aux ma­nettes de son stu­dio mo­bile.

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