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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE -

est de­ve­nu une règle : chaque été, le drame sy­rien connaît un nou­veau re­bon­dis­se­me­ment. En 2012, un an après le dé­mar­rage de la ré­volte contre le pré­sident Ba­char el­As­sad, quatre de ses proches, dont son beau­frère, étaient as­sas­si­nés à Da­mas, fai­sant croire – à tort – que le ré­gime va­cillait sur ses bases. En 2013, ce fut l’hor­rible ga­zage de plus de mille ha­bi­tants de la ban­lieue de Da­mas, im­pu­té au pou­voir sy­rien, et l’été sui­vant, la ful­gu­rante of­fen­sive de Daech en Irak et en Sy­rie. 2015 fut mar­qué par les pré­pa­ra­tifs de l’in­ter­ven­tion mi­li­taire russe pour sau­ver un ré­gime en grande dif­fi­cul­té. Et cette an­née, c’est l’en­trée des chars turcs dans le nord de la Sy­rie qui marque un nou­veau tour­nant dans ce conflit.

La cible des chars turcs est li­mi­tée pour l’ins­tant à Dja­ra­blous, une ville à cinq km en ter­ri­toire sy­rien, qui était jusque­là un fief de l’État is­la­mique, le der­nier ver­rou entre les mains de Daech le long de cette fron­tière par où passent en­core chaque mois une cen­taine de vo­lon­taires étran­gers qui ral­lient l’État is­la­mique dans son ca­li­fat au­to­pro­cla­mé de Sy­rie et d’Irak. Daech est of­fi­ciel­le­ment la pre­mière cible de l’of­fen­sive turque. De­puis plus d’un an, les dji­ha­distes mul­ti­plient les at­ten­tats en Tur­quie. Le der­nier par­ti­cu­liè­re­ment meur­trier eut lieu il y a quelques jours lorsque 55 per­sonnes réunies pour un ma­riage ont été tuées. CONFLIT.

Mais Daech n’est pas la seule cible des mi­li­taires turcs. Leurs en­ne­mis kurdes sy­riens sont éga­le­ment vi­sés par cette opé­ra­tion dé­nom­mée « Bou­clier de l’Eu­phrate ». Les re­belles kurdes sy­riens rê­vaient de conqué­rir Dja­ra­blous pour faire ain­si la jonc­tion entre les deux por­tions de ter­ri­toires sy­riens qu’ils contrôlent le long de la fron­tière turque. Une avan­cée in­ac­cep­table pour la Tur­quie qui voit les kurdes sy­riens comme les frères ju­meaux de ses en­ne­mis in­té­rieurs, les kurdes turcs du PKK (le Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan). Cette or­ga­ni­sa­tion est consi­dé­rée comme ter­ro­riste, non seule­ment par An­ka­ra mais aus­si par de nom­breux pays oc­ci­den­taux, dont les États­Unis et la France. D’où l’ap­pui don­née mer­cre­di à An­ka­ra par Wa­shing­ton et Pa­ris dans son of­fen­sive mi­li­taire dans le nord de la Sy­rie. Le pro­blème, comme les seuls ca­pables sur le sol sy­rien d’af­fai­blir les dji­ha­distes. L’of­fen­sive turque va tendre évi­dem­ment nos re­la­tions avec nos al­liés kurdes. Mais entre tous ces écueils, les Oc­ci­den­taux semblent avoir clai­re­ment choi­si d’ap­puyer An­ka­ra, con­si­dé­rant que l’en­ne­mi qu’il convient d’abord de frap­per c’est Daech. En chas­sant les dji­ha­distes de Dja­ra­blous, les Turcs, épau­lés au sol par des re­belles mo­dé­rés ou ce qu’il en reste, cherchent à re­pous­ser Daech vers Ra­q­qa, la « ca­pi­tale » de l’EI en Sy­rie pour les en­cer­cler, en­suite, dans ce qui de­vrait être l’ul­time ba­taille contre la mou­vance ter­ro­riste en Sy­rie. Une ba­taille que les Fran­çais veulent hâ­ter, es­ti­mant que cer­tains com­man­di­taires des at­ten­tats per­pé­trés sur notre sol se terrent à Ra­q­qa. L’of­fen­sive turque a été dé­non­cée par Da­mas comme une « vio­la­tion » de sa sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale. Son al­lié russe s’est quant à lui « in­quié­té » de l’avan­cée des chars turcs en Sy­rie. Mal­gré les ré­serves de Mos­cou, il est dif­fi­cile de croire que Vla­di­mir Pou­tine n’ait pas été in­for­mé d’une opé­ra­tion qui in­ter­vient trois se­maines seule­ment après sa ren­contre avec le pré­sident turc Tayyep Re­cep Er­do­gan, la­quelle avait été sui­vie de dé­cla­ra­tions turques in­édites se­lon les­quelles Ba­char el­As­sad pou­vait res­ter le temps de la tran­si­tion vers un nou­veau pou­voir à Da­mas. Il en va de même pour l’Iran, l’autre al­lié de la Sy­rie, qui vient d’ac­cueillir à Té­hé­ran le mi­nistre turc des Af­faires étran­gères. Va-t-on vers l’éta­blis­se­ment d’une « mi­ni zone de sé­cu­ri­té » en ter­ri­toire sy­rien qui per­met­trait à des re­belles adou­bés par l’Oc­ci­dent de me­ner plus ef­fi­ca­ce­ment la ba­taille contre le ré­gime de Da­mas ? C’est une exi­gence an­cienne de l’in­sur­rec­tion an­ti­As­sad. An­ka­ra as­sure que son ob­jec­tif se li­mi­te­ra à Dja­ra­blous. Si ja­mais, Er­do­gan se met­tait en tête d’al­ler plus loin, sa re­la­tion dif­fi­ci­le­ment ré­amor­cée avec Pou­tine en souf­fri­rait. De grandes ma­noeuvres avaient pré­cé­dé l’of­fen­sive turque. Dé­but août, l’ar­mée sy­rienne avait bom­bar­dé des po­si­tions kurdes à Has­sa­ké dans le nord du pays, ce qui avait conduit les États­Unis à mettre en garde Da­mas et Mos­cou contre de nou­velles frappes qui ci­ble­raient des Kurdes, et ac­ces­soi­re­ment des mi­li­taires amé­ri­cains dé­ployés à leur cô­té. Cet aver­tis­se­ment sem­blait an­non­cer l’ins­tau­ra­tion d’une mi­ni zone d’in­ter­dic­tion aé­rienne par les États­Unis, ce qu’ont tou­jours ré­cla­mé les re­belles sy­riens pour se pro­té­ger des frappes meur­trières du ré­gime de Da­mas. Bref, les lignes bougent dans le conflit. Des ré­vi­sions d’al­liances pour­raient suivre. Amé­ri­cains et Russes doivent an­non­cer pro­chai­ne­ment un plan dé­taillé de co­or­di­na­tion des frappes contre la branche lo­cale d’Al Qai­da, le front al­Nos­ra. « Rien ne sert en ef­fet de cas­ser Daech si c’est pour que ses com­bat­tants passent armes et ba­gages chez Al Qai­da », s’in­quiète un haut­gra­dé fran­çais.

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