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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

a dif­fi­cul­té se­ra de se par­ler de per­sonne à per­sonne, d’en ar­ri­ver mal­gré l’His­toire à la ten­dresse du tu­toie­ment. Mal­gré l’His­toire. Car de­meurent les ef­fets de gé­no­cides et trans­plan­ta­tions, les do­mi­na­tions éco­no­miques et cultu­relles… Les formes ac­tuelles de ces do­mi­na­tions ne re­posent pas for­cé­ment sur la bar­ba­rie des armes et le ra­cisme dé­cla­ré, comme au temps de la co­lo­ni­sa­tion et de l’es­cla­vage mo­dernes où les « noirs » n’étaient pas des hu­mains, les re­li­gions autres que le Chris­tia­nisme, de « vraies re­li­gions ». dé­jà ris­quer sa vie. Comme ailleurs être arabe en­gendre fa­ci­le­ment sus­pi­cion et mé­fiance. Au­jourd’hui, entre la lo­gique condes­cen­dante des ONG, les géo­po­li­tiques fon­dées sur les in­té­rêts éco­no­miques, le ca­pi­ta­lisme triom­phant a épui­sé sa va­leur mo­rale. Qui ne sait que c’est sou­vent avec la com­pli­ci­té du Nord que les pou­voirs po­li­tiques au­to­ri­taires et cor­rom­pus du Sud se main­tiennent ? Qui ne sait que der­rière la bonne conscience des ai­deurs se cachent leur mal­être, la réus­site in­di­vi­duelle des pau­més de l’hu­ma­ni­taire qui ne savent pas quoi faire d’eux­mêmes chez eux et s’en vont « se réa­li­ser » ailleurs ? Qui ne sait que la dé­mo­cra­tie dans le Sud ne vaut aux yeux du Nord que si les « élus » sont à la conve­nance des puis­sances et des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales ? Le fan­tôme d’Al­lende est là, les élec­tions tru­quées ici ou là, les coups d’État fi­nan­cés et en­cou­ra­gés ici ou là, les sanc­tions, me­naces et se­vrages ici ou là… au­tant de preuves san­glantes et hu­mi­liantes que le Nord veut d’un Sud qui soit à sa conve­nance. La dif­fi­cul­té, de per­sonne à per­sonne, se­ra pour toi de re­con­naître mon droit à la co­lère, et pour moi de ne pas te consi­dé­rer comme per­son­nel­le­ment res­pon­sable des crimes de l’His­toire. Elle se­ra pour nous deux de ne rien ou­blier de ce qui a pro­duit le pré­sent, sa­chant qu’on ne peut dé­faire le pas­sé, Hier en­core, dans une li­brai­rie pa­ri­sienne, quel­qu’un m’a adres­sé cet étrange com­pli­ment : « Vous écri­vez sur Haï­ti, vos ro­mans ont pour­tant une di­men­sion uni­ver­selle ». Mer­ci, Ma­dame. Mais n’est­ce pas ce que fait la lit­té­ra­ture ! Et dans le pour­tant qui pré­sup­pose une an­ti­thèse n’y a­t­il pas dé­jà un re­fus de l’éga­li­té ? Haï­ti, île et noirs. Voi­là donc un nègre dou­blé d’un ilien qui pour­rait dire quelque chose qui par­le­rait à tous ! Comme s’il y avait des lieux – on sup­pose que ce ne se­rait pas des îles ha­bi­tées par des noirs – qui, eux, par une sorte d’es­sence, se­raient plus aptes à par­ler à tous ! Un Nord qui se­rait donc plus « uni­ ver­sel » que le Sud. La dif­fi­cul­té pour toi se­ra de rompre avec ce pré­ju­gé, et, pour nous d’oeu­vrer à la seule chose qui pour­rait être uni­ver­selle : l’éga­li­té, dont on parle si peu au­jourd’hui, au Nord comme au Sud, à gauche (quand les gauches re­gardent à droite) comme à droite… Dis­moi, fille du Nord, de per­sonne à per­sonne, par ex­ten­sion de peuple à peuple, quel lan­gage pou­vons­nous construire, in­ven­ter, rê­ver, pour dé­tour­ner l’His­toire de son mau­vais cô­té ?

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