Le centre gauche en quête d’ave­nir

En Grande­Bretagne, en Es­pagne, en Al­le­magne, les élec­teurs se dé­tournent de la « troi­sième voie »

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - FRANCE & MONDE ACTUALITÉS -

Guerres in­tes­tines, ré­sul­tats élec­to­raux en chute libre et mon­tée des po­pu­lismes : au faîte de sa gloire au tour­nant des an­nées 2000, le centre gauche semble au­jourd’hui tra­ver­ser la pire crise de son his­toire en Eu­rope.

In­car­na­tion de la dé­con­fi­ture du centre gauche en Eu­rope, le Par­ti tra­vailliste bri­tan­nique, au pou­voir de 1997 à 2010, est au­jourd’hui aux abois. Au plus bas dans les son­dages, le La­bour, fon­dé en 1900, vient de ré­élire à sa tête le ra­di­cal Je­re­my Cor­byn qui n’ar­rive pas à ras­sem­bler son par­ti, ni à convaincre les élec­teurs en de­hors de la sphère de ses adhé­rents.

En Grèce, le Pa­sok, au­tre­fois in­con­tour­nable, n’a ré­col­té que 6 % des voix aux élec­tions lé­gis­la­tives de 2015. En Al­le­magne, le Par­ti so­cial­dé­mo­crate (SPD) a per­du la moi­tié de ses membres de­puis 1998.

Le Par­ti so­cia­liste es­pa­gnol (PSOE) est lui en plein nau­frage de­puis que Po­de­mos a sur­gi sur sa gauche en 2014, et semble au bord de l’im­plo­sion.

En France, le so­cia­liste Fran­çois Hol­lande, pré­sident le plus im­po­pu­laire de la Ve Ré­pu­blique, aborde avec fé­bri­li­té la pré­si­den­tielle de 2017. Au Da­ ne­mark, la coa­li­tion de centre gauche a été chas­sée du pou­voir l’an der­nier. Et la si­tua­tion n’est guère plus re­lui­sante pour les par­tis de centre gauche fin­lan­dais et po­lo­nais, qui ont en­re­gis­tré der­niè­re­ment leurs pires ré­sul­tats dans les urnes.

La so­cial-dé­mo­cra­tie a-t-elle vé­cu ? Elle « n’est plus que l’ombre d’elle­même », juge le po­li­to­logue al­le­mand Al­brecht von Lucke. « Nous avons af­faire à un dé­clin de pro­por­tion his­to­rique ». Les causes sont à cher­cher du cô­té de la mon­dia­li­sa­tion, se­lon la plu­part des ana­lystes, par­ti­cu­liè­re­ment de l’im­mi­gra­tion ac­cu­sée de ti­rer à la baisse les sa­laires comme les condi­tions de tra­vail.

« Les élites ci­ta­dines se disent “la li­ber­té de cir­cu­la­tion, c’est su­per, nous sommes tous des ci­toyens du monde !”, mais les classes po­pu­laires n’en per­çoivent pas vrai­ment les avan­tages et se sentent même me­na­cées » », ex­plique Isa­belle Hert­ner, pro­ fes­seure de sciences po­li­tiques au King’s Col­lege de Londres.

Entre ces élec­teurs aux in­té­rêts di­ver­gents, « les par­tis de centre gauche ont du mal à faire le grand écart ». Ils font aus­si les frais de la crise fi­nan­cière de 2008, de la mon­tée en puis­sance de la Chine dans l’éco­no­mie mon­diale et des po­li­tiques d’aus­té­ri­té, pointent les ana­lystes.

La fin d’une époque. Mis bout à bout, ces élé­ments ont son­né le glas de la « troi­sième voie » in­car­née au tour­nant des an­nées 2000 par l’ex­Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique To­ny Blair et l’an­cien pré­sident amé­ri­cain Bill Clin­ton.

Leur pro­jet, à mi­che­min entre le li­bé­ra­lisme et la so­cial­dé­mo­cra­tie, avait réus­si à sé­duire un large élec­to­rat is­su des classes moyennes et po­pu­laires.

Po­pu­lisme de gauche. Mais la crise de 2008 a re­don­né du souffle aux par­tis d’ex­ trême gauche, qui ont si­phon­né leur élec­to­rat.

« De nom­breux par­tis de centre gauche étaient au pou­voir à ce mo­ment­là ; donc cer­tains se sont dits “vous n’avez pas ré­gu­lé les mar­chés fi­nan­ciers, alors pour­quoi re­vo­ter pour vous ?” », ana­lyse Isa­belle Hert­ner.

Le sen­ti­ment an­ti­es­ta­blish­ment et le dé­ve­lop­pe­ment des ré­seaux so­ciaux ont fa­ci­li­té l’émer­gence de ces po­pu­lismes de gauche.

« On a as­sis­té à l’éclo­sion de plus en plus de par­tis s’ap­puyant sur une base ac­tive de mi­li­tants », sou­ligne Pa­trick Dun­lea­vy, pro­fes­seur à la Lon­don School of Eco­no­mics (LSE), ci­tant les exemples de Po­de­mos en Es­pagne, du Mou­ve­ment 5 étoiles en Ita­lie et de Sy­ri­za en Grèce.

« Ce sont des par­tis mieux or­ga­ni­sés sur les ré­seaux so­ciaux et qui se sont da­van­tage at­te­lés à la consti­tu­tion de larges bases mi­li­tantes ».

Po­pu­lismes de droite. Eux aus­si ont pros­pé­ré. Au Royaume­Uni, par exemple, le ré­fé­ren­dum sur le Brexit a mon­tré que nombre d’élec­teurs is­sus de bas­tions tra­vaillistes, in­quiets de la concur­rence des pays émer­gents et de l’im­mi­gra­tion, ont adhé­ré à leurs thèses.

Ils « af­firment que des pro­blèmes com­plexes peuvent être ré­so­lus avec des so­lu­tions simples », écrit Nick Clegg, ex­lea­der des li­bé­raux­dé­mo­crates, dans sa ré­cente au­to­bio­gra­phie : « Le po­pu­lisme a des so­lu­tions mi­racles à tous nos pro­blèmes ».

L’al­ter­na­tive ? L’an­cien chef so­cia­liste du gou­ver­ne­ment es­pa­gnol Fe­lipe Gon­za­lez es­ti­mait, en juillet, que « l’unique al­ter­na­tive pour mettre fin à cette crise et aux po­li­tiques d’”aus­té­ri­cide” est la ré­dac­tion d’un nou­veau ma­ni­feste de la so­cial­dé­mo­cra­tie ».

Mais, ajou­tait­il, « le pro­blème, c’est que la so­cial­dé­mo­cra­tie en est pour l’heure in­ca­pable ».

TO­NY BLAIR. L’an­cien Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique a in­car­né un mo­dèle de centre gauche en Eu­rope pen­dant dix ans. AFP

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.