Les der­niers guillo­ti­nés en pu­blic

La der­nière exé­cu­tion pu­blique du Puy­de­Dôme re­la­tée par le jour­nal Le Mo­ni­teur le 10 fé­vrier 1933

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - LA UNE - So­phie Le­clan­ché so­phie.le­clanche@cen­tre­france.com

« Une tête ex­sangue qu’on laisse rou­ler dans la pa­nière »

Dans le Puy-de-Dôme, Ma­rien Évaux, deux fois meur­trier, a été le der­nier sup­pli­cié li­vré en pâ­ture au voyeu­risme po­pu­laire. Trente-cinq ans après l’abo­li­tion de la peine de mort, ré­cit d’une exé­cu­tion.

C’est en 1933. Un ma­tin de fé­vrier, presque prin­ta­nier, le 9 pré­ci­sé­ment, à 6 h 15. Un spec­tacle ma­cabre. L’exé­cu­tion pu­blique d’un homme de 31 ans, Ma­rien Évaux. Lorsque sa tête roule dans le pa­nier, on en­tend une femme crier « Oh, c’est dé­jà fi­ni ! », re­late un an­cien jour­na­liste de La Mon­tagne.

Une ker­messe

Quelques poi­gnées de se­condes, et c’est tout. Pour me­ner l’homme de­puis la porte de la pri­son de Riom à la place De­saix ; le faire mon­ter sur l’es­trade ins­tal­lée afin que la vue soit, pour tous, im­pre­nable ; al­lon­ger son corps sur la planche ; en­tendre le clac mat de la lame fa­tale. Un rac­cour­cis­se­ment un peu court pour cer­ tains ; une éter­ni­té pour les autres. Quant au dé­ca­pi­té, on ne sau­ra ja­mais.

Le jour­nal Le Mo­ni­teur, pro­prié­té de Pierre La­val de­puis 1927, dé­peint l’am­biance de ker­messe qui règne dans La Belle En­dor­mie. « Des tentes de toiles hui­lées re­gorgent de consom­ma­teurs », on y boit du « vin chaud et des grogs », on y mange « des huîtres et des es­car­gots ».

Trois cents po­li­ciers sont là pour « ob­te­nir un si­lence re­la­tif au­tour de la pri­son ». La place, elle, est « en­ser­rée par un dé­ta­che­ment du 92e RI » et on compte aus­si « des gardes mo­biles » qui, à che­val, « forment un cercle à l’in­té­rieur du car­ré ».

Dès 2 h 30, pour être sûrs de ne pas ra­ter une miette de la san­glante pres­ta­tion, les pre­miers spec­ta­teurs s’ins­tallent.

Vers 4 h 15, une sorte de cor­billard à hu­blots ti­ré par un che­val noir fend la foule, s’ar­rête au mi­lieu de la place et « vo­mit un conte­nu hé­té­ro­clite de mé­tal, osier, bois […] ». À peine vingt mi­nutes plus tard, le « ma­cabre jeu de construc­tion » est ache­vé. Sur la « Veuve » néan­moins il manque l’es­sen­tiel : le cou­teau. Vite ap­por­té par Dei­bler, l’exé­cu­teur des basses oeuvres. « Ce cou­teau doit luire, il luit mal­gré l’obs­cu­ri­té com­plète ».

La plume du Mo­ni­teur trace en­core « les grappes d’in­di­vi­dus dans les arbres et sur les toits ». Aux pre­mières loges. Et la mine sombre des dé­fen­seurs du fu­tur dé­col­lé qui, la veille en­core, « de­man­dait un jeu de cartes, de l’ar­gent », par­lait de « par­tie de chasse »…

À 6 heures, le cor­tège com­po­sé de ma­gis­trats, d’avo­cats, de fonc­tion­nai­ res de la pé­ni­ten­tiaire, du cu­ré, du mé­de­cin entre à pas de loup dans la cel­lule d’Évaux. « Le pro­cu­reur lui parle sans ru­desse : Votre pour­voi et votre re­cours sont re­je­tés, c’est le mo­ment d’avoir du cou­rage ». Ma­rien « ob­serve cha­cun à la ronde d’un re­gard ef­fa­ré ». Il fi­nit par re­vê­tir, « en se tour­nant pu­di­que­ment », la che­mise neuve qu’on lui tend. Le pro­cu­reur lui de­mande de ré­vé­ler la ca­chette qui abrite le pro­duit de son lar­cin. Évaux bal­bu­tie : « Que vou­lez­vous que je vous dise ? Je ne sais pas… ». Puis il se confesse à l’au­mô­nier, com­mu­nie à la lueur des bou­gies. On lui coupe les che­veux et le col de la che­mise ; on lui sert un verre de rhum qu’il « boit gou­lû­ment » avant de re­fu­ser la ci­ga­rette parce que ses mains sont at­ta­chées.

A6h20 , « la ca­va­le­rie a mis sabre au clair » ; ayant fait de­mi­tour, elle se tient face à la foule.

À6h33 , avant qu’il ne sorte de la pri­son, le prêtre s’adresse à Ma­rien : « Em­bras­sez­moi mon fils et em­bras­sez le Ch­rist ». Ce que fait Ma­rien, « mar­chant buste haut et la che­ve­lure hé­ris­sée », à grand ren­fort « de bai­sers so­nores » sur le cru­ci­fix en bronze.

À6h45, c’est fi­ni. L’as­sas­sin de Saint­Geor­gesde­Mons « a ex­pié » ses crimes. « Un éclair, un jet de sang, un corps à l’ex­tré­mi­té rouge qui tombe sur le cô­té, une tête ex­sangue qu’on laisse rou­ler dans la pa­nière […] et dans la foule un cri de femme “Oh, c’est dé­jà fi­ni !”. Un mur­mure court sur cent mètres et dis­loque la foule ».

Après 7 heures, la troupe en armes se re­tire. Le corps est par­ti avec les étu­diants de l’École de Mé­de­cine. La « Veuve », avec « Mon­sieur de Pa­ris ». La place De­saix est « la­vée et épon­gée ». « Il n’y a plus que la terre lé­gè­re­ment abreu­vée de sang et d’eau. C’est peu, c’est beau­coup ce­pen­dant, car Riom s’éveille et ac­court ».

Dans son édi­tion du 10 fé­vrier, La Mon­tagne in­sis­te­ra sur « l’hé­bé­tude » du condam­né à mort qui, quelques mi­nutes avant son exé­cu­tion, de­man­dait à l’au­mô­nier : « Qu’est qu’on va me faire ? ». Comme au pro­cès, on « a l’im­pres­sion que la lu­mière ne s’est pas faite dans son triste cer­veau »…

DOCUMENT. Le mo­ment où, comme on le di­sait à l’époque, « le cri­mi­nel va ex­pier ». ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DU PUY-DE-DOME

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.