DU TEMPS PRÉSENT

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

«Dans quelques an­nées, des mil­lions d’élèves au­ront ac­cès à ce dont Alexandre, fils de Phi­lippe de Ma­cé­doine, bé­né­fi­cia comme d’une pré­ro­ga­tive royale : l’at­ten­tion per­son­na­li­sée d’un pré­cep­teur aus­si sa­vant que l’était Aris­tote. » Cette pré­dic­tion, qui fait ré­fé­rence au po­ten­tiel du nu­mé­rique en ma­tière édu­ca­tive, a été for­mu­lée par Pa­trick Suppes, pro­fes­seur à la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té amé­ri­caine de Stan­ford en… 1966. Un de­mi-siècle plus tard, le bi­lan peut sem­bler mo­deste. Il évoque le sort d’autres tech­no­lo­gies aux­quelles on pro­mit, lors de leur émer­gence, de ré­vo­lu­tion­ner l’école, au pre­mier rang des­quelles la ra­dio ou la té­lé­vi­sion, dont les pion­niers étaient per­sua­dés qu’elles al­laient bou­le­ver­ser les mé­thodes d’en­sei­gne­ment. Pour­quoi, cette fois, fau­drait­il prendre la tech­no­lo­gie au sé­rieux, a for­tio­ri si l’on est confron­té, comme pa­rent, en­sei­gnant ou élève, aux in­con­forts tan­tôt co­casses tan­tôt af­fli­geants qu’elle gé­nère en­core trop sou­vent – entre autres ava­nies : ré­seaux in­suf­fi­sants, main­te­nance ha­sar­deuse, ou­tils pé­da­go­giques sin­geant, par­fois en moins bien, les ou­tils tra­di­tion­nels, ma­té­riels dé­pas­sés, lo­gi­ciels moins convi­viaux que ceux qu’uti­lisent les en­sei­gnants dans leur vie pri­vée… Deux rai­sons s’im­posent pour­tant. La pre­mière rai­son touche aux pro­grès de la tech­no­lo­gie elle­même. Un smart­phone ren­ferme une puis­sance de cal­cul su­pé­rieure à celle qui per­mit de pi­lo­ter la mis­sion lu­naire Apol­lo en 1969. Ce chan­ge­ment de de­gré in­duit un chan­ge­ment de na­ture : ce qui re­le­vait hier du rêve peut au­jourd’hui de­ve­nir réa­li­té, par exemple suivre en temps réel les pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sages et l’ac­qui­si­tion de connais­sances des élèves et des étu­diants afin de leur pro­po­ser des cours ou des exer­cices per­son­na­li­sés. Avec, en ligne de mire, ce Graal que pour­suit de­puis l’après­guerre notre école : ef­fec­tuer la syn­thèse entre édu­ca­tion de masse et at­ten­tion por­tée à cha­cun, d’où la per­ti­nence de l’image em­ployée voi­ci cin­quante ans par notre cher­cheur amé­ri­cain. La deuxième tient à l’im­pact du nu­mé­rique sur l’en­semble des mé­tiers : les en­fants et les ado­les­cents d’au­jourd’hui au­ront à se ser­vir de ces tech­no­lo­gies dans un cadre pro­fes­sion­nel, même s’ils n’exercent pas un mé­tier « du nu­mé­rique ». L’agri­cul­ture, le droit, la mé­de­cine, l’en­sei­gne­ment, le com­merce, l’ar­ti­sa­nat, la comp­ta­bi­li­té et tant d’autres sec­teurs sont ir­ri­gués par les tech­no­lo­gies nu­mé­riques. Sans même évo­quer les né­ces­si­tés de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays, il existe des rai­sons in­di­vi­duelles de se mo­bi­li­ser au­tour de la dé­cou­verte et de l’usage du nu­mé­rique. Reste une condi­tion, es­sen­tielle, que Pa­trick Suppes avait dé­jà po­sée : l’im­pli­ca­tion des en­sei­gnants, et le dé­ve­lop­pe­ment de pé­da­go­gies sus­cep­tibles de ti­rer tout le suc des nou­velles pos­si­bi­li­tés of­fertes par le nu­mé­rique. Rai­son pour la­quelle le socle de tout plan pour le nu­mé­rique à l’école concerne peu les ques­tions ma­té­rielles, sur­tout quand on sait à quelle ra­pi­di­té ta­blettes et or­di­na­teurs sont frap­pés d’ob­so­les­cence : le coeur du dé­fi ré­side dans la ca­pa­ci­té à for­mer et in­for­mer les pro­fes­seurs, non en pré­ten­dant que le nu­mé­rique ré­sou­drait tout, mais en fai­sant va­loir l’aide qu’il peut ap­por­ter dans la réa­li­sa­tion de cer­tains gestes pro­fes­sion­nels – ac­cro­cher l’at­ten­tion des élèves, cor­ri­ger des exer­cices stan­dar­di­sés, échan­ger, trans­mettre des sa­voirs par des moyens al­ter­na­tifs (la vi­déo no­tam­ment), re­pé­rer les points de blo­cage mas­qués, etc. Cette convic­tion cir­cule dé­sor­mais sous forme de truisme dans tous les congrès sur le nu­mé­rique édu­ca­tif, où l’on ne manque pas de rap­pe­ler que « The killer app is the tea­cher ». En VF : il n’y a pas de meilleur lo­gi­ciel édu­ca­tif qu’un bon pro­fes­seur.

Bon prof ver­sion 2.0

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