In­sé­pa­rables frères Dar­denne

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Ré­mi Bon­net re­mi.bon­net@cen­tre­france.com

« Elle se fait consu­mer par son ob­ses­sion »

On ne peut pas voir l’un sans l’autre. Jean­Pierre et Luc Dar­denne fonc­tionnent en tan­dem de­puis plus de trente ans, et ce n’est pas près de chan­ger. Les deux frères sortent mer­cre­di leur 10e long­mé­trage. Ren­contre.

Pour les ci­né­philes, la sor­tie de Ro­set­ta ,en 1999, est un choc, une épi­pha­nie. Brut, sans conces­sion, ac­cro­ché au quo­ti­dien glauque d’une jeune fille en per­di­tion, le film a dé­fi­ni, aux yeux du grand pu­blic, l’es­thé­tique des frères Dar­denne.

Un grand dé­pouille­ment, une cer­taine vio­lence et une ab­sence de com­pro­mis que l’on n’avait plus vue sur grand écran de­puis Al­le­magne, an­née zé­ro, le chef­d’oeuvre de Ro­ber­to Ros­se­li­ni, en 1948.

De­puis ce coup d’éclat, les deux réa­li­sa­teurs belges ne se sont pas lais­sé ava­ler par le sys­tème. Ils conti­nuent de faire des films qui leur res­semblent, comme La Fille in­con­nue, qui sort ce mer­cre­di en salles.

Re­par­ti bre­douille au der­nier Fes­ti­val de Cannes, leur dixième long­mé­trage pi­mente leur for­mule ha­bi­tuelle (mi­sère so­ciale, longs plans­sé­quences…) d’une pointe d’en­quête po­li­cière.

Et comme ils le font de­puis cinq ans, les deux ci­néastes ont aban­don­né les ac­teurs non­pro­fes­sion­nels pour pri­vi­lé­gier les têtes d’af­fiche (voir en­ca

dré). Cette fois­ci, c’est la jeune Adèle Hae­nel qui est au pre­mier plan. Elle in­ter­prète Jen­ny, un jeune mé­de­cin qui re­cherche avec achar­ne­ment le nom d’une jeune femme morte à sa porte.

Ren­con­trée à Pa­ris pour une sé­rie d’in­ter­views, l’équipe du film a ten­té de faire la lu­mière sur cer­tains as­pects obs­curs de la nar­ra­tion. Jen­ny, le per­son­nage prin­ci­pal, qui ap­pa­raît presque à chaque plan, n’a pas de pas­sé, ni de fa­mille. Elle est li­vrée comme ça, en un seul bloc. Il n’y a donc, pour ceux qui aiment dé­cor­ti­quer les films, rien à ana­ly­ser, pas d’ali­bi psy­cho­lo­gique.

« Très vite dans le film, le per­son­nage prin­ci­pal est pos­sé­dé par cette fille. Sa vie était toute tra­cée, mais elle se fait consu­mer par son ob­ses­sion. Le reste est ac­ces­soire », ana­lyse Luc Dar­denne. « Elle sert de ré­vé­la­teur à ceux qui l’en­tourent », ren­ché­rit son frère.

De fait, l’ap­pa­ri­tion de Jen­ny dans la vie de ses pa­tients bou­le­verse le cours de leur exis­tence. En se fo­ca­li­sant sur sa quête, elle fi­nit, sans même s’en aper­ce­voir, par se consa­crer aux autres. Comme une fi­gure re­li­gieuse.

Sur ce point, Adèle Hae­nel n’est pas d’ac­cord. « Il n’y a pas for­cé­ment be­soin d’ex­pli­quer. Quand on lit le scé­na­rio, on est cen­sé com­prendre ce qu’il sous­tend, avance l’ac­trice. Pour moi, c’est l’his­toire d’une femme qui se ré­veille. En même temps, il y a quelque chose de né­bu­leux dans son at­ti­tude, d’in­dé­fi­nis­sable ».

« Ce n’est pas seu­le­ment lié à la re­li­gion, c’est une at­ti­tude hu­maine. La vie est sa­crée », pour­suit JeanPierre Dar­denne.

Mais l’hu­ma­nisme, chez les frères Dar­denne, laisse ra­re­ment la place à de grands dé­bor­de­ments émo­tion­nels. Sur ce point, Adèle Hae­nel est sur la même lon­gueur d’ondes. « L’émo­tion est liée à la com­pré­hen­sion de la scène. Si­non, on sur­joue », as­sène­t­elle.

« Des films qui nous res­semblent »

Ceux qui es­pèrent donc les larmes et les trem­ble­ments dans la voix en se­ront pour leurs frais. Mais avec les Dar­denne, on a l’ha­bi­tude. Ils n’ont pas peur de l’ari­di­té. Et ne chan­ge­raient de style pour rien au monde.

« Stan­ley Ku­brick fai­sait à chaque fois des films très dif­fé­rents. Mais pour ce­la, il faut s’in­té­res­ser aux genres du ci­né­ma. Il les maî­tri­sait tous. Nous, on fait des films qui nous res­semblent, c’est tout. » Pas de grosse co­mé­die avec Da­ny Boon en vue, donc. Qui va s’en plaindre ?

CANNES. Les frères Dar­dennes sont des ha­bi­tués du Fes­ti­val. PHOTO D’ARCHIVES

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