Her­gé au Grand Pa­lais : un trait de gé­nie

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

Her­gé était un grand gra­phiste, ca­pable de conce­voir une sil­houette ou une scène en quelques traits.

Vingt­quatre al­bums ven­dus à plus de 230 mil­lions d’exem­plaires, tra­duits en 110 langues et ré­gu­liè­re­ment ré­édi­tés de­puis les an­nées 1930 : « la sin­gu­la­ri­té d’Her­gé, c’est son ca­rac­tère trans­gé­né­ra­tion­nel et uni­ver­sel », sou­ligne Jé­rôme Neutres, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion au Grand Pa­lais (jus­qu’au 15 jan­vier) avec So­phie Tchang, du mu­sée Her­gé à Bruxelles.

Même s’il s’est ex­pri­mé avec un crayon de­puis son plus jeune âge, Her­gé n’était pas un des­si­na­teur né. En té­moignent ses pre­mières créa­tions, sou­vent mal­adroites, telles Les Aven­tures de To­tor, chef de pa­trouille chez les scouts, ou cer­taines planches de Tin­tin au pays des So­viets, pre­mière aven­ture du re­por­ter du Pe­tit Ving­tième.

Mais dans cet al­bum, il montre dé­jà ses ta­lents de gra­phiste et son sens du dé­cou­page. Il joue des contrastes entre noir et blanc et n’hé­site pas à des­si­ner une case to­ta­le­ment noire. Her­ gé n’est pas l’in­ven­teur de la bulle, où viennent se pla­cer les dia­logues entre les per­son­nages, mais il est le pre­mier à l’uti­li­ser comme un élé­ment gra­phique par­ti­ci­pant à la com­po­si­tion de la case.

Le sens du « run­ning gag » et de l’el­lipse

Avec la « ligne claire » en­tou­rant les aplats de cou­leur, il in­vente un style gra­phique beau­coup plus simple que ce­lui d’autres grands des­si­na­teurs de BD, mais re­dou­ta­ble­ment ef­fi­cace, comme le montrent de grands agran­dis­se­ments réa­li­sés pour l’ex­po­si­tion. Le vi­sage de Tin­tin est fait de cinq ou six coups de crayon.

Le sens gra­phique d’Her­gé s’ex­prime aus­si à plein dans le dé­cou­page des cases où il a ap­por­té une sen­si­bi­li­té ci­né­ma­to­gra­phique, mul­ti­pliant les chan­ge­ments de cadre ou de point de vue. « Il al­lait beau­coup au ci­né­ma et sa gram­maire est très proche de celle du 7e art », note Jé­rôme Neutres, qu’il s’agisse du « run­ning gag » – le spa­ra­drap de Tin­tin au Ti­bet – ou de l’el­lipse.

Lu­cio Fon­ta­na, An­dy Wa­rhol, Tom Wes­sel­man, Jean Du­buf­fet, Serge Po­lia­koff : Her­gé vi­vait en­tou­ré d’oeuvres d’art, sur­tout contem­po­raines. Une ad­mi­ra­tion ré­ci­proque le liait à Roy Lich­ten­stein, dont les sé­ri­gra­phies de la ca­thé­drale de Rouen étaient ac­cro­chées aux murs de son bu­reau.

Le créa­teur de Tin­tin s’in­té­res­sait aus­si à ce qu’on n’ap­pe­lait pas en­core les arts pre­miers. Le cé­lèbre « fé­tiche Arum­bay » de l’al­bum L’Oreille cas­sée est en réa­li­té une sta­tuette Chi­mu du Pé­rou ap­par­te­nant aux Mu­sées royaux d’Art et d’His­toire de Bel­gique (une co­pie est ex­po­sée).

Par­fai­te­ment cons­cient d’avoir ré­vo­lu­tion­né la BD, Her­gé n’a pas vou­lu que son hé­ros lui sur­vive. Les aven­tures de Tin­tin ont pris fin pour tou­jours à sa mort le 3 mars 1983. Faire vivre Tin­tin et les autres per­son­nages, « je crois que je suis le seul à pou­voir le faire, a dit Her­gé. C’est une oeuvre per­son­nelle au même titre que celle d’un peintre ou d’un ro­man­cier, ce n’est pas une in­dus­trie ».

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