His­toire, doute, pen­sée

Avec son ro­man Ju­das, l’Is­raé­lien Amos Oz s’im­pose une fois de plus en maître de l’écri­ture. Son livre offre une lec­ture d’une rare pro­fon­deur.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Mu­riel Min­gau twit­ter : @mmin­gau

Une cour, la cha­leur, l’ombre d’un fi­guier, un chat qui passe, la lune qui jaillit der­rière les col­lines… En quelques mots, Amos Oz fait sur­gir les dif­fé­rentes at­mo­sphères de Jé­ru­sa­lem où il si­tue son pas­sion­nant ré­cit.

Fin 1959, l’étu­diant Sch­muel Asch re­nonce à ses études. Il cherche du tra­vail et de­vient homme de com­pa­gnie de Gers­hom Wald. Ce vieillard ha­bite une mai­son fer­mée au monde, pour mieux le ré­flé­chir, une vieille ma­nie de brillant in­tel­lec­tuel. Elle agace Ata­lia, sa bel­le­fille avec la­quelle il vit.

La pré­sence de l’étu­diant ra­fraî­chit les dé­bats. La créa­tion d’Is­raël a presque douze ans. A sa suite, la guerre is­raé­lo­arabe a fait ses vic­times, Arabes ex­pul­sés et res­ca­pés de la Shoah en­voyés au front à peine ar­ri­vés. Elle n’a pas épar­gné ce foyer.

Le titre in­dique l’ob­jet du ro­man : la tra­hi­son. Amos Oz y dé­nonce la fi­gure de Ju­das comme fon­da­trice de l’an­ti­sé­mi­tisme. Elle a jus­ti­fié la per­sé­cu­ tion, puis l’ex­ter­mi­na­tion d’un peuple stig­ma­ti­sé comme traître ab­so­lu car déi­cide. Plus pa­ra­doxal peut­être, l’au­teur ex­prime une ten­dresse pour cette fi­gure du traître. Il la connaît in­ti­me­ment. Par­ti­ san de la créa­tion de deux Etats, pa­les­ti­nien et is­raé­lien, il a sou­vent été qua­li­fié ain­si. Dans son livre, à tra­vers d’autres pro­ta­go­nistes comme le père d’Ata­lia ou ce­lui de Sch­muel, le traître n’est­il pas sur­tout l’in­com­pris, le per­dant dans un com­bat, ce­lui à qui l’His­toire ne donne pas rai­son ?

Ce ro­man croise des su­jets puis­sants. Il fait par­cou­rir l’His­toire ré­cente et an­cienne du Moyen Orient et d’Is­raël. Il pré­sente de trou­blantes ré­flexions théo­lo­giques, re­vient sur les fon­de­ments re­li­gieux et po­li­tiques des so­cié­tés nées du ju­daïsme et du chris­tia­nisme. Il s’in­té­resse à la ré­volte, à l’en­ga­ge­ment, au désen­ga­ge­ment, aux dés­illu­sions. Ce ro­man his­to­rique et d’at­mo­sphère est pé­tri d’in­ter­ro­ga­tions et de doutes. En ce sens, il est aus­si un ro­man de la pen­sée.

JERUSALEM. Amos Oz évoque à mer­veille les dif­fé­rentes at­mo­sphères de cette ville. PHO­TO ARCHIVES

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.