« J’avais sur­vé­cu à un gé­no­cide »

Contraint à 17 ans de fuir le Rwan­da, le chan­teur Cor­neille re­vient dans un livre au­to­bio­gra­phique sur le gé­no­cide rwan­dais qui a dé­ci­mé toute sa fa­mille. Un drame qui a d’abord han­té ses chan­sons.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Jean-Marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

On se sou­vient de ses chan­sons Parce qu’on vient de loin et Seul au monde qui le­vaient un coin du voile. Au­jourd’hui le chan­teur Cor­neille va plus loin dans le ré­cit de sa dou­leur au­tour du gé­no­cide au Rwan­da en pu­bliant Là où le so­leil dis­pa­raît, un livre au­to­bio­gra­phique poi­gnant.

Grâce à une écri­ture lé­gère et poé­tique, Cor­neille échappe au piège du pa­thos. Dans le ré­cit du mas­sacre de sa fa­mille, comme dans ce­lui des épi­sodes avec sa tante qui a abu­sé de lui alors qu’il avait 6 ans ou dans ceux de sa vie de star, Cor­neille fait preuve d’une grande pu­deur. Il trouve le ton juste sans ja­mais cher­cher à ré­gler ses comptes.

Etait-ce une né­ces­si­té pour vous de ra­con­ter ce que vous avez vé­cu dans toute sa com­plexi­té ? C’est ce que j’ai pu écrire de plus in­time, de plus proche de moi. Alors oui, c’était une né­ces­si­té, mais de l’écrire en évi­tant les com­plexi­tés. J’ai trou­vé dans l’écri­ture du livre l’es­pace pour pou­voir le faire. Comme une thé­ra­pie et une vraie li­bé­ra­tion.

Le for­mat court d’une chan­son ne vous per­met­tait pas ce­la ? Il ne le per­met­tait plus. Mon pre­mier al­bum m’a per­mis d’exor­ci­ser un cer­tain nombre de dé­mons. Mais le for­mat et le simple fait de de­voir faire ri­mer les choses li­mitent les pos­si­bi­li­tés. Pour faire ri­mer toute une vie on manque for­cé­ment de rimes !

Vous avez pu écrire ce livre parce que vous êtes sor­ti du sys­tème show-bizz ? Je ne peux plus sor­tir com­plè­te­ment du sys­tème. Dès mon pre­mier al­bum je suis ren­tré dans le monde de l’art in­dus­tria­li­sé. Par contre, j’es­saie de vivre ce mé­tier en me don­nant les moyens d’être le plus libre pos­sible. Sans être contraint de me tra­ves­tir. Ce n’est pas simple, mais j’as­pire à être libre.

Vous êtes-vous re­mis à écrire des chan­sons ? Non. J’ai trou­vé une telle li­ber­té dans ce for­mat d’ex­pres­sion (le livre) que je ne me sens pas ins­pi­ré ac­tuel­le­ment pour écrire des chan­sons. J’ai des en­vies d’écri­ture d’autres livres. Et en mu­sique j’ai en­vie d’autre chose qui ne se­ra pas de l’in­tros­pec­tion ou de l’au­to­thé­ra­pie en chan­son. Quelque chose de plus gai, de plus lé­ger peut­être.

Qu’est-ce qui vous a em­pê­ché de vous ra­di­ca­li­ser ? C’est la grande ques­tion ! La seule ex­pli­ca­tion que j’ar­rive à trou­ver c’est l’amour de mes pa­rents. Bien qu’ils soient dis­pa­rus trop tôt, je n’ai ja­mais man­qué de cet amour. Et j’ai l’im­pres­sion d’en avoir conser­vé un cer­tain ac­quis qui se tra­duit en moi par l’en­vie de vivre. Je pense que la ra­di­ca­li­sa­tion mène for­cé­ment à la bar­ba­rie. En­le­ver la vie d’un autre être hu­main est une forme de sui­cide. Le sui­cide des lâches, que l’on n’a pas le cou­rage de s’in­fli­ger à soi­même, à qui l’on donne le nom d’une cause, d’une croyance... C’est une im­pos­ture ! Une des clés pour ne pas re­cou­rir à ce­la est le goût de la vie, phy­si­que­ment et men­ta­le­ment.

Dans le livre vous as­si­mi­lez l’amour à une ré­sis­tance. Oui, c’est quand tout nous donne en­vie de haïr qu’il faut ai­mer en­core plus. Et ça, c’est dur. La na­ture hu­maine a plu­tôt ten­dance à s’orien­ter vers la ré­ac­tion, à op­po­ser la haine à la haine, la vio­lence à la vio­lence. Ré­pondre par l’amour est la vraie ré­sis­tance de notre époque.

La lec­ture de Da­ny La­fer­rière a-t-elle joué un rôle dans votre pas­sage à l’écri­ture de ce livre ? Oui. Il fait par­tie de ces au­teurs qui in­carnent l’ave­nir de la langue fran­çaise. Cette langue plu­rielle, qui a voya­gé, qui est im­pré­gné de toutes sortes de cou­leurs et d’ori­gines, de sa­veurs… Le fran­çais n’est pas la langue de l’ave­nir in­dus­triel, fi­nan­cier ou économique. Mais c’est la langue de la beau­té, de la poé­sie. Des au­teurs comme Da­ny La­fer­rière ou Alain Ma­ban­ckou pro­longent la du­rée de vie de cette langue. Je me suis re­trou­vé dans ce fran­çais­là, ce qui m’a don­né l’im­pres­sion que moi aus­si je pour­rais écrire.

Vous avez pour­tant suc­com­bé à la ten­ta­tion de l’an­glais à une époque dans vos al­bums. Oui, c’était plus qu’une ten­ta­tion. Ça a été un be­soin d’être co­hé­rent avec mes en­vies d’en­fant, mes ins­pi­ra­tions. J’ai ap­pris à ai­mer la mu­sique avec la mu­sique an­glo­saxonne, afro­amé­ri­caine pour être plus pré­cis. Mais la langue fran­çaise est clai­re­ment l’es­pace ou je peux ex­pri­mer les mul­tiples fa­cettes de mon iden­ti­té. C’est avec elle que j’ai ap­pris à rê­ver.

Au faîte de votre suc­cès avez-vous été ten­té de tri­cher avec vous-même ? Oui, bien sûr. Dès le 2e al­bum j’étais dé­jà dans la ten­ta­tion de tri­cher. A par­tir du mo­ment où l’oeuvre que vous avez créée a ren­con­tré le pu­blic, ce­la s’im­misce dans le pro­ces­sus créa­tif. Il faut trou­ver l’équi­libre entre une in­té­gri­té pure et un res­pect du pu­blic.

Contrai­re­ment à vous, le Rwan­da ne par­vient pas à re­gar­der son pas­sé en face. Re­gar­der son pas­sé ra­mè­ne­rait ma­tière à di­vi­ser les gens. La jus­tice oui, mais à qui pro­fi­te­rait­elle ? Si elle pro­fi­tait réel­le­ment aux vic­times je se­rais d’ac­cord. En ou­vrant la porte du pas­sé on court le risque du piège de la po­la­ri­sa­tion des opi­nions et des sen­ti­ments.

C’est pour ces rai­sons-là que vous n’êtes pas en­ga­gé dans le col­lec­tif des par­ties ci­viles pour le Rwan­da ? Tout à fait. Quand je vois la sus­cep­ti­bi­li­té, l’hy­per­fa­na­tisme d’un cô­té comme de l’autre, l’ins­tru­men­ta­tion du moindre té­moi­gnage et le va­carme que ce­la crée, ce­la étouffe tout élan pour une ré­con­ci­lia­tion entre les com­mu­nau­

tés et les peuples qui s’op­posent. On ne peut en­core dé­battre de ce­la ni se­rei­ne­ment ni in­tel­li­gem­ment, c’est­à­dire en écou­tant l’autre.

Vos dia­logues avec votre père ont une large place dans le livre. J’avais des comptes à ré­gler avec lui. Mais je ne les ai pas tous ré­glés. Ce n’est pas fi­ni. J’écri­rai peut­être en­core d’autres livres !

Des ro­mans cette fois-ci ? Je pense que oui. J’ai vrai­ment en­vie d’écrire un ou des ro­mans. Mais la mu­sique va conti­nuer.

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