Gre­nouille comme un port d’at­tache

À Lan­geac, le ca­fé li­brai­rie Gre­nouille re­çoit des gens de tous les âges, nés ici ou ve­nus d’ailleurs, qui poussent la porte pour boire un ca­fé, une bière lo­cale, lire des livres ou en ache­ter, ba­var­der…

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

« Il suf­fit de pous­ser la porte et on a l’im­pres­sion de connaître tout le monde »

Jeu­di ma­tin. Jour de mar­ché à Lan­geac. On se presse chez Gre­nouille, le pa­nier sous le bras plein de lé­gumes du jar­din et de vic­tuailles du coin. C’est l’heure d’un bon ca­fé pour les uns, du bal­lon de rouge pour d’autres.

De jeunes ma­mans se sont of­fert une pe­tite pause et dis­cutent à bâ­tons rom­pus, peut­être du der­nier livre ache­té ici, de la pro­chaine confé­rence sur le gé­no­cide ar­mé­nien ou bien de la ba­lade fan­tasque dans l’oeuvre de Via­latte à l’af­fiche en oc­tobre du ca­fé li­brai­rie.

Une bande de co­pains, la tren­taine épa­nouie, vient d’an­nexer la ter­rasse et si­rote tran­quille­ment, im­per­méable à la mé­téo fris­quette. L’un d’eux as­sure le spec­tacle en deux, trois tours de jon­glage, ap­por­tant un sup­plé­ment d’ani­ma­tion à cette rue vi­vante du centre­ville, à deux pas de la go­thique collégiale Saint­Gal.

Mi­chel est at­ta­blé à l’in­té­rieur, fi­dèle au poste. Il dé­bat avec son jeune ami, Me­naf, ar­tiste comme lui, re­ve­nu ha­bi­ter dans cette ré­gion de la Haute­Loire où il a gran­di. Mi­chel parle de Gre­nouille comme un lieu rare qui pèse dans la ba­lance, peut la faire pen­cher au mo­ment d’un choix de vie. « Nous avons eu, ma com­pagne et moi, un coup de coeur pour le Haut­Al­lier, mais sans Gre­nouille, nous ne nous se­rions pas aus­si vite at­ta­chés. Il suf­fit de pous­ser la porte et on a l’im­pres­sion de connaître tout le monde. Deux ans après notre ar­ri­vée, nous sommes comme chez nous. »

As­sise près de l’en­trée, Chan­tal garde un oeil sur le comp­toir, prête à se le­ver pour re­layer les co­pains au « bar ». Cette an­cienne ins­ti­tu­trice, ci­ta­dine à « 100 % », qui a long­temps vé­cu à Lyon, s’est ins­tal­lée à Lan­geac à l’heure de la re­traite. « J’ai ren­con­tré un nombre de gens in­cal­cu­lables de­puis quatre ans que je fré­quente Gre­nouille, beau­coup plus que dans n’im­porte quelle grande ville. Ce lieu est un ac­cé­lé­ra­teur. »

Au­jourd’hui, Chan­tal fi­gure par­mi les douze de la collégiale, gou­ver­nance col­lec­tive (voir ci­des

sous), et contri­bue, en tant que Gre­nouille li­seuse, à un choeur de lec­teurs à voix haute dont le cen­te­naire de 14­18, les trente ans de Tcher­no­byl, les cinq ans de Fu­ku­shi­ma ont re­te­nu l’écho des mots.

Pas­cal, de son cô­té, veille sur la li­brai­rie dont les rayons s’étoffent, chaque mois, des ou­vrages dis­tri­bués par Actes Sud, Flam­ma­rion ou Gal­li­mard – outre les édi­teurs lo­caux, au­ver­gnats pour la plu­part. « La Mai­son de la presse a fer­mé », pré­ci­set­il pour le­ver toute am­bi­guï­té avant que la deuxième Chan­tal du groupe n’égrène le mode d’em­ploi : « Nous sommes dans une li­brai­rie. Donc on achète : du neuf à prix fixe ou de l’oc­ca­sion à prix li­ bre ; n’im­porte qui peut don­ner des bou­quins. »

Pas­cal s’adapte aux goûts des lec­teurs qu’il connaît bien : « C’est presque du sur­me­sure », ad­met­il. Lui aus­si vient de Lyon et au­rait pu re­par­tir mais « l’éner­gie au­tour de ce lieu » l’a re­te­nu.

Au dé­part, le ca­fé li­brai­rie a pu être soup­çon­né d’abri­ter un groupe de ba­bas ayant « mis le grap­pin sur un lieu », au de­meu­rant très bien si­tué, rap­pelle Vé­ro, elle­même néo­ru­rale. « Cette image, fausse, au­jourd’hui se dis­sipe car il suf­fit d’en­trer ou d’as­sis­ter à une soi­rée pour se rendre compte du contraire. Ce qui frappe, c’est la grande mixi­té. »

Ma­ryse, na­tive de Lan­geac, le confirme. « J’ai as­sis­té à la nais­sance de l’as­so­cia­tion et ob­ser­vé ce groupe – qui me pa­rais­sait sym­pa­thique mais brouillon – se struc­tu­rer dé­mo­cra­ti­que­ment en conju­guant l’échange, la li­ber­té, l’ou­ver­ture et l’exi­gence. » L’idée a ger­mé alors chez celle qui en­sei­gna la bo­ta­nique à l’uni­ver­si­té de pro­po­ser un ate­lier dé­dié à la connais­sance des plantes : il ne désem­plit pas.

L’en­goue­ment du pu­blic au­jourd’hui est tel que le ca­len­drier des spec­tacles se rem­plit de lui­même. « On n’a plus du tout be­soin de sol­li­ci­ter les ar­tistes, si­gnale Ca­thy, char­gée de la pro­gram­ma­tion. Ils viennent de leur propre chef, at­ti­rés par l’en­droit et la qua­li­té de l’écoute, l’at­ten­tion des spec­ta­teurs. On ne sert au­cune consom­ma­tion du­rant le spec­tacle et per­sonne n’au­rait l’idée d’al­ler aux toi­lettes. Nous comp­tons dé­jà vingt­cinq pro­po­si­tions pour le prin­temps. »

Ma­ryse in­siste : « Il existe une vie cultu­relle à Lan­geac et énor­mé­ment d’as­so­cia­tions. Il n’em­pêche que j’ai re­mar­qué la pré­sence d’un pu­blic qui ne sor­tait pas avant, qui n’al­lait nulle part. Gre­nouille a vrai­ment ap­por­té un souffle nou­veau à la ci­té, une autre place. »

LIEU. Jeu­di ma­tin, jour de mar­ché, le ca­fé li­brai­rie, si­tué au coeur de la ci­té lan­gea­doise, ne désem­plit pas… PHO­TOS RI­CHARD BRUNEL

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