Har­ry Pot­ter, je pense donc…

Ma­rianne Chaillan est prof de phi­lo et sur­tout fan du pe­tit sor­cier

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - SEPTIÈME JOUR - Flo­rence Ché­do­tal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

« Qui­conque a ou­vert Har­ry Pot­ter se trouve condam­né à ne plus le quit­ter. » Ma­rianne Chaillan ne peut tel­le­ment plus s’en pas­ser qu’elle en a fait un ob­jet d’étude en phi­lo­so­phie, une spé­cia­li­té qu’elle en­seigne à Mar­seille. Voi­là donc ce que donne Har­ry Pot­ter à l’école de la phi­lo…

C’ est à ce­la qu’on re­con­naît les vrais fans. À leur sens de la me­sure… « La ma­gie n’a ja­mais ces­sé d’opé­rer. » Ma­rianne Chaillan, « em­por­tée par cet uni­vers mer­veilleux » en 2001 dans une salle de ci­né, a en­suite ache­té tous les livres, a tout lu, « se sou­vient pré­ci­sé­ment avoir hur­lé » quand le vieux Dum­ble­dore à barbe blanche est pas­sé de vie à tré­pas. S’est ren­due à Londres pour vi­si­ter les stu­dios de la War­ner où elle a ré­veillé, en elle, des émo­tions ja­mais res­sen­ties de­puis l’en­fance exal­tée par la ma­gie de Noël. Elle a même ra­tion­né son nombre de pages quo­ti­diennes pour le der­nier livre Les re­liques de la mort, « dé­chi­rée entre la soif de lire et la ter­reur de fi­nir à ja­mais la sa­ga ».

La jeune femme a donc « dé­vo­ré » comme il se doit en an­glais, fin juillet der­nier, Har­ry Pot­ter and the Cur­sed Child, une pièce de théâtre écrite d’après une idée de J.K. Row­ling, cette ex­en­sei­gnante inconnue de­ve­nue une femme d’af­faires re­

dou­table. C’est d’ailleurs ce tome­là qui est sor­ti en fran­çais, chez Gal­li­mard, Har­ry Pot­ter et

l’en­fant mau­dit, voi­là dix jours, et s’est pro­pul­sé di­rec­te­ment en tête du Top 20 des meilleures ventes de livres tous genres confon­dus. 260.000 exem­plaires écou­lés le pre­mier week­end sui­vant sa sor­tie… Har­ry Pot­ter, c’est 450 mil­lions de livres ven­dus à tra­vers le monde et des pa­rents qui re­mer­cient bien bas la dame d’avoir don­né le goût de la lec­ture à leur pro­gé­ni­ture.

Ma­rianne Chaillan était dé­jà grande quand Har­ry Pot­ter est ve­nu à elle. « Mais même si je n’étais plus une en­fant, j’étais émer­veillée. » À tel point que

quelques an­nées plus tard, de­ve­nue pro­fes­seur de phi­lo à Mar­seille, elle dé­cide de pas­ser sa sa­ga pré­fé­rée au ta­mis de sa spé­cia­li­té. Ce qui a don­né Har­ry Pot­ter à l’école de la phi­lo­so­phie,

sor­ti fin 2015 et tout ré­cem­ment re­pu­blié en poche, chez El­lipses.

Car la pro­fes­seure a son idée sur les rai­sons de ce « suc­cès co­los­sal » et cette « pé­ren­ni­té » : « Ce­la tient pour par­tie à son in­croyable consis­tance phi­lo­so­phique. Le der­nier opus ne fait pas ex­cep­tion. »

At­ten­tion, on se concentre : « Har­ry Pot­ter et l’en­fant mau­dit nous pose des ques­tions de phi­lo­so­phie mo­rale comme celle qui consiste à se de­man­der à quelles condi­tions un dom­mage col­la­té­ral est ac­cep­table. En outre, l’ob­jet cen­tral de la pièce, un Re­tour­neur de temps – qui per­met à celle­ci, sur le prin­cipe de l’uchro­nie, de dé­ployer des mondes pos­sibles – nous pose la ques­tion mé­ta­phy­sique de sa­voir si le fu­tur est contin­gent. » S’il pour­rait ne pas être, si on peut ré­écrire l’his­toire, un vieux rêve.

« Trem­plin ma­gique » vers des no­tions ar­dues

Dans son livre, Ma­rianne Chaillan ex­plique les scènes qui ap­puient son pro­pos, pour ne pas éga­rer les néo­phytes. Comme sa grand­mère de 94 ans, qu’elle a conquise ! « Si ce livre per­met d’en­trer dans la phi­lo­so­phie, il peut tout au­tant per­mettre de se fa­mi­lia­ri­ser avec la sa­ga. » Cette prof, qui a tra­vaillé éga­le­ment sur Game of Th­rones, re­fuse de faire de la phi­lo hors­sol, loin de la réa­li­té. Et quand elle sent que ses élèves re­lâchent leur at­ten­tion, elle sort la ba­guette ma­gique.

« Quand po­ser un pro­blème est trop dif­fi­cile, quand un texte est trop ar­du, quand un concept pa­raît trop abs­trait, convo­quer un per­son­nage ou un mo­ment de la sa­ga est sou­vent le moyen de faire jaillir à nou­veau la com­pré­hen­sion, l’en­thou­siasme et la joie de pen­ser. Je sais d’ex­pé­rience que Har­ry Pot­ter réus­sit par­fois là où Ber­ke­ley échoue ! Har­ry Pot­ter offre un trem­plin ma­gique vers la phi­lo­so­phie la plus ar­due. »

Il nous confronte aus­si à notre fi­ni­tude. Les deux per­son­nages de Har­ry Pot­ter (le hé­ros) et de Vol­de­mort (le mé­chant) in­carnent « deux at­ti­tudes pos­sibles de­vant la cer­ti­tude de la mort et de la perte ». Soit on cherche par tous les moyens déses­pé­rés à la conju­rer. Soit on l’ac­cepte comme une don­née in­trin­sèque de la vie. « Cette al­ter­na­tive nous concerne tous : doit­on craindre, nier, vou­loir conju­rer ou, à l’in­verse, faut­il ap­prendre à consen­tir, à ac­cep­ter ? » De là à faire ac­cep­ter à des fans qu’un jour Har­ry Pot­ter tré­passe…

POT­TER MANIA. Pro­chain ren­dez-vous très at­ten­du : la sor­tie en salles le 16 no­vembre des Ani­maux fan­tas­tiques, dont J.K. Row­ling a écrit le script. AFP

M. CHAILLAN. Prof de phi­lo. © DR

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