Du temps libre pour échan­ger

Pas de billets, pas de chèques. Juste le tic­tac d’une hor­loge. L’Ac­cor­de­rie de Cus­set (Al­lier) met le temps au coeur des échanges. Et ça fait du bien à la soixan­taine « d’ac­cor­deurs » qui se rendent utiles, à moindre frais.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Pierre Cham­baud vi­chy@cen­tre­france.com

Grif­fon­né au mar­queur, sur une feuille : « Lad­j­na khe­ria […] mou­ka­bal ». C’est de l’arabe, et se­lon Mo­ha­med, ce­la veut dire : « l’Ac­cor­de­rie fait du bien […] sans ar­gent ».

Si Mo­ha­med a écrit ce­la, ce n’est pas uni­que­ment parce que l’arabe est sa langue ma­ter­nelle. Cet ha­bi­tant du quar­tier de Presles, à Cus­set, a ac­cep­té de don­ner un après­mi­di de son temps à Fred, qui veut s’ini­tier. « Je trouve que c’est une langue vi­vante. Sa­voir le par­ler un peu, ça n’est pas idiot. »

Trop… d’en­thou­siasme

C’est tout le concept de l’Ac­cor­de­rie, un la­bel na­tio­nal ex­por­té tout droit du Qué­bec. Pas de frais d’ins­crip­tion, il suf­fit de don­ner trois heures de son temps, pour ani­mer un ate­lier, dé­bar­ras­ser une cave, faire un peu de plom­be­rie, pré­pa­rer un dé­mé­na­ge­ment… Chaque « Ac­cor­deur » – c’est comme ça qu’ils s’ap­pellent – a un comp­teur ho­raire, dé­bi­teur ou cré­di­teur.

Et à Cus­set, l’en­thou­siasme gé­né­ral fait que les en­det­tés sont nom­breux : tout le monde veut don­ner. « Ils n’ont pas de li­mites, c’est à nous de les li­mi­ter » ri­gole Flo­rence Margottat, se­cré­taire d’ac­cueil, l’une des deux em­ployées de la struc­ture.

À l’ori­gine, l’idée était por­tée par le CCAS de Cus­set, « pour faire sor­tir les gens de chez eux » ex­plique Aman­dine De­gio­van­ni, ani­ma­trice, à mi­temps comme sa col­lègue. Mais le la­bel « Ac­corde­

rie » est strict, et pour l’ob­te­nir, il a fal­lu pas­ser sous un sta­tut as­so­cia­tif. C’est l’as­so­cia­tion de quar­tier qui s’y est col­lée, et qui fi­nance les deux contrats ai­dés.

« Et on ne parle pas d’ar­gent ! »

Lan­cée en juillet de cette an­née, l’Ac­cor­de­rie dis­pose d’un pe­tit lo­cal, la Py­ra­mide, prê­té par la com­mune de Cus­set. Si les dé­buts, en pleines va­cances es­ti­vales, ont été dif­fi­ciles, le ré­seau s’est dé­ve­lop­pé à par­tir de la mi­sep­tembre. Au­jourd’hui, ils sont 66 ac­cor­deurs, pour 112 échanges dé­jà ef­fec­tués, et des ate­liers ré­gu­liers. Sur­tout, la Py­ra­mide est de­ve­nu un lieu de ren­contre, et les ac­cor­deurs s’y re­trouvent ré­gu­liè­re­ment. À tel point que les deux res­pon­sables ont même des dif­fi­cul­tés pour avan­cer sur d’autres su­jets.

Mais cet es­pace de ren­contre a per­mis l’ac­cé­lé­ra­tion des échanges cet au­tomne pour Flo­rence Margottat, « de per­sonne à per­sonne, c’est in­croyable ! » Beau­coup plus qu’un simple ta­bleau de dis­po­ni­bi­li­té donc. « Les gens sont gé­né­reux. Pierre, l’un des ac­cor­deurs, dès qu’il pro­mène son chien il passe, conti­nue Flo­rence Margottat. Mo­ha­med, c’est pa­reil, il passe dire bon­jour. Et je ne suis pas sûre que Pierre et Mo­ha­med se soient ren­con­trés par ailleurs. »

Au­tour de la table, Fred et Mo­ha­med conti­nuent leur pe­tite classe. Le pre­mier pro­gresse vite, sau­ra ra­pi­de­ment dire « mer­ci », « au re­voir », ou « ca­fé » à l’oral. Il n’est certes pas prêt à se lan­cer dans les méandres de la cal­li­gra­phie arabe, mais ce n’est pas le plus im­por­tant, ni pour lui, ni pour son pro­fes­seur im­pro­vi­sé. « J’aime être utile, ex­plique Mo­ha­med. J’ai dé­bar­ras­sé la cave d’une vieille dame, ai­dé pour un dé­mé­na­ge­ment. Ça me fait plai­sir. » « Et on ne parle pas d’ar­gent ! » le coupe Fred au mi­lieu de phrase.

L’ab­sence de mon­naie son­nante et tré­bu­chante est au coeur du concept. « Ce­la per­met de ne pas ju­ger, ex­plique Fred. C’est juste une heure pour rendre un pe­tit ser­vice et sor­tir les gens de chez eux. On ne le fe­rait pas au­to­ma­ti­que­ment. » « On parle tel­le­ment ar­gent que quand on ex­plique que l’ins­crip­tion est gra­tuite, ils sont sur­pris ! », ri­gole Flo­rence Margottat. « Ils nous de­mandent : ça existe en­core, le gra­tuit ? ! »

Des pro­fils di­vers

Que ce soit Mo­ha­med, re­trai­té, Dja­mel, en re­cherche d’em­ploi, ou Fred, ac­tif, les pro­fils sont mul­tiples à l’Ac­cor­de­rie de Cus­set. « Il y a des gens en très grande dif­fi­cul­té, mais aus­si des per­sonnes proches de la re­traite, qui ont eu un beau cadre de vie », ex­plique Aman­dine De­gio­van­ni.

Dans les chiffres, presque la moi­tié des ac­cor­deurs ont plus de 56 ans. La moi­tié vit avec moins de 20.000 eu­ros par an, mais ils sont 20 % à ga­gner plus de 30.000 eu­ros par an. L’image du se­nior avec une pe­tite re­traite qui s’en­nuie et s’in­ves­tit en prend un coup. Ils sont d’ailleurs 30 sa­la­riés ins­crits sur la soixan­taine d’ac­cor­deurs. Pour 14 re­trai­tés.

« Il n’y a pas que des vieux, sou­rit Aman­dine De­gio­van­ni. L’Ac­cor­de­rie, c’est trop “in” » ajoute­telle en ri­go­lant. La jeune femme de 24 ans a dé­cou­

vert le concept lors d’un voyage au Qué­bec. Conseillère en éco­no­mie so­ciale et fa­mi­liale, elle voit ce poste se créer en France. Et pos­tule, la sur­prise pas­sée, pour être l’ani­ma­trice. Sans re­gret : « J’ai quit­té l’as­sis­ta­nat pour le solidaire. » Mais il y a en­core du tra­vail : « L’ob­jec­tif, c’est de faire sor­tir les ha­bi­tants du quar­tier de Presles et de Dar­çin. Il n’est pas en­core at­teint. C’est un ob­jec­tif à long terme. » Ce­la tombe bien. Du temps, les ac­cor­deurs en ont à re­vendre.

Pré­ci­sion. Contrai­re­ment à ce qui a été dit dans notre ar­ticle du 23 oc­tobre, la Mai­son de la presse, à Lan­geac (Haute-Loire), re­bap­ti­sée Lan­geac Presse, n’a pas fer­mé : elle a été trans­fé­rée il y a trois ans au 35, rue du Pont où elle pour­suit son ac­ti­vi­té de presse et de li­brai­rie.

« Les gens sont gé­né­reux. Ils n’ont pas de li­mites. » FLO­RENCE MARGOTTAT « Il n’y a pas que des vieux. L’Ac­cor­de­rie, c’est trop “in”. » AMAN­DINE DE­GIO­VAN­NI

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