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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE -

us­sell Banks a écrit plu­sieurs Chro­niques dans ces co­lonnes en 2008 pour le face­à­face McCain­Oba­ma. Sta­giaire à l’agence de Cler­mont­Ferrand, je li­sais le jour­nal à l’oeil et n’en man­quais pas une miette. Banks ra­con­tait son Amé­rique, son­née par la crise éco­no­mique la plus grave de­puis 1929 ; l’élec­tion, pal­pi­tante comme un match de boxe, lui pa­rais­sait étrange, post­mo­derne, pleine de ra­cisme et de bê­tise. Huit ans ont pas­sé : com­pa­ré aux ca­lom­nies de la cam­pagne ac­tuelle, le duel Oba­ma­McCain semble, ré­tros­pec­ti­ve­ment, cor­dial et rem­pli de res­pect mu­tuel. Avec Trump, nous avons chan­gé d’uni­vers. Fi­ni la boxe, ses ri­tuels, ses règles et le res­pect de l’ar­bitre : bien­ve­nue dans l’ère du catch po­li­tique où tous les coups sont per­mis. Vé­ri­té, jus­tesse im­portent peu. C’est l’émo­tion qui est reine. J’ai vu Trump pour la pre­mière fois en chair et en os dans le New Hamp­shire, au creux du mois de fé­vrier. Les pri­maires dé­mar­raient. Do­nald n’avait en­core rien ga­gné mais il rem­plis­sait jus­qu’au pla­fond l’arène de bas­ket du coin. À ce stade, c’était le seul à le faire : ni Clin­ton, en­core moins Jeb Bush n’au­raient gar­ni la moi­tié de la salle. « Wel­come to The Show ! » phère est élec­trique. Qu’on soit ha­bi­tant, jour­na­liste, ad­mi­ra­teur ou op­po­sant, voir Trump, c’est « the place to be ». À re­voir mes notes au­jourd’hui, j’étais dans un drôle d’état. Conscient de la bouf­fon­ne­rie de la si­tua­tion mais em­bal­lé par le show stu­pide et gran­diose. À la de­mi­heure du dis­cours, une saillie xé­no­phobe élec­trise la foule, qui ré­clame de construire un mur an­ti­Mexicains : « Build The wall ! Build The wall ! » J’étais les deux pieds dans la fosse mais mon es­prit com­men­çait à di­va­guer vers de loin­tains sou­ve­nirs. Un voyage de ly­cée, à Nu­rem­berg. Sur les marches du grand stade qui a vu dé­fi­ler les pa­rades na­zies, un guide al­le­mand me parle du taux de tes­to­sté­rone re­le­vé dans les la­trines, ex­trê­me­ment éle­vé, comme d’un ef­fet pro­duit par la transe col­lec­tive. Qua­tre­vingts ans plus tard, j’as­siste au mee­ting d’un homme pro­vi­den­tiel qui offre des so­lu­tions simples à des pro­blèmes com­pli­qués. La foule est en ex­tase, l’éner­gie, vé­né­neuse, puis­sante et j’au­rais don­né cher pour re­le­ver les taux d’hor­mone dans les toi­lettes de la Ve­ri­zon Are­na de Man­ches­ter. Cam­per Trump en na­zi se­rait trop simple ; clame et connaît par coeur. Il dé­signe un sa­laud (les la­ti­nos, les mé­dias, les mu­sul­mans) ou, à l’in­verse, adore cam­per le rôle du sa­laud. Un po­li­ti­cien clas­sique tente le consen­sus ? Trump traite le monde en­tier de ven­du. Pour ses sou­tiens qui re­gardent la té­lé, il res­te­ra un hé­ros. Trump a trem­pé dans le bu­si­ness du catch : ses ca­si­nos d’At­lan­tic Ci­ty ont ac­cueilli les pre­miers Wrest­le­ma­nia. ll a même com­bat­tu en 2007. J’in­vite qui ça in­té­resse à le voir sur YouTube étran­gler son ad­ver­saire au sol, avant de lui ra­ser la tête au centre du ring. Ro­land Barthes fut le pre­mier

Le monde où l’on catche, Barthes dit que l’im­por­tant dans cet uni­vers n’est pas la vé­ri­té, mais l’ac­tion. « Le pu­blic se moque de sa­voir si le com­bat est tru­qué, et il a rai­son ; ce qui lui im­porte, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. » Trans­po­sée aux élec­tions, la mé­ta­phore est lim­pide. Clin­ton est une boxeuse, qui cal­cule chaque coup. Trump n’a au­cun jeu de jambe, mais il sait ma­ni­pu­ler les masses et ça pour­rait bien suf­fire. La foule n’aime rien tant que voir un « bad boy », au mé­pris des règles, prendre une chaise et l’écra­ser sur son ad­ver­saire.

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