L’Au­vergne se­crète de Fran­çois Mit­ter­rand

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - LA UNE - Cé­dric Gou­rin ce­dric.gou­rin@cen­tre­france.com

■ MÉ­MOIRE. Les deux livres Lettres à Anne et Jour­nal pour Anne, pu­bliés par Gal­li­mard, re­latent la pas­sion amou­reuse entre Fran­çois Mit­ter­rand et la Cler­mon­toise Anne Pin­geot.

■ ÉVOCATIONS. Dans ses lettres et car­nets, l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique évoque à de très nom­breuses re­prises l’Au­vergne et « la beau­té de ce pays ».

Dans ses lettres à Anne Pin­geot et ses car­nets se­crets, Fran­çois Mit­ter­rand (19161996) évoque sou­vent l’Au­vergne. Sui­vons sa « Route du bon­heur » !

D ans ses car­nets, qu’il a se­crè­te­ment en­ri­chis de ses pen­sées amou­reuses et émo­tions pas­sion­nées entre 1964 et 1970 – avant de les of­frir à sa bien­ai­mée Anne – Fran­çois Mit­ter­rand se ré­vèle en ta­len­tueux car­net­tiste. Usant de dé­cou­pages, d’images, de des­sins. Scot­chant, an­no­tant, com­men­tant, dé­cri­vant… Avec une plume d’or­fèvre que ré­vèlent plus en­core les 1.218 lettres adres­sées à celle qui, en 1974, lui don­ne­ra une en­fant, Ma­za­rine.

Quel écri­vain au­rait été ce Mit­ter­rand s’il avait pré­fé­ré la littérature à la po­li­tique ? Un sphinx. Un nou­veau Cha­teau­briand, un Sten­dhal… Ceux qui l’ont com­bat­tu et dé­tes­té sur la scène pu­blique, l’au­raient sû­re­ment lu avec ju­bi­la­tion.

Les « Lettres à Anne » (*), cou­rant du 19 oc­tobre 1962 – à par­tir de leur pre­mière ren­contre à Hos­se­gor (elle a 19 ans, lui 46) – jus­qu’au 22 sep­tembre 1995, trois mois et de­mi avant la mort de l’an­cien pré­sident, ré­vèlent un ta­lent rare pour l’écri­ture.

Avec Anne Pin­geot (née à Cler­mont­Ferrand en 1943), cette re­la­tion pas­sion­nelle et du­rable, mal­gré l’autre vie, fa­mi­liale, of­fi­cielle, mal­gré les doutes et les mo­ments de déses­poir, a très sou­vent croi­sé les che­mins de l’Au­vergne. Cette « Route du bon­heur », évo­quée par Fran­çois Mit­ter­rand dès juillet 1964.

Qu’elles soient à l’en­tête du Sé­nat, de l’As­sem­blée na­tio­nale ou du Conseil gé­né­ral de la Nièvre, les lettres, si­gnées « Fran­çois », tombent sou­vent dans la boîte du 10 rue de l’Ora­toire, à Cler­montFer­rand. Là où est do­mi­ci­liée « Ma­de­moi­selle Anne Pin­geot », chez ses pa­rents. Elle est la fille de l’in­dus­triel Pierre Pin­geot (1915­1985) et de Thé­rèse Chau­de­solle, pe­tite­fille du ma­ré­chal Fayolle, na­tif du Puy et hé­ros de la Grande Guerre.

Les pre­miers échanges épis­to­laires té­moignent d’une flamme qui ne s’étein­dra ja­mais.

« Notre voyage se pour­sui­vra long­temps »

« Notre voyage ne s’est pas ache­vé cette nuit à Mou­lins, il conti­nue, se pour­sui­vra long­temps », écrit dé­jà Fran­çois Mit­ter­rand le 9 fé­vrier 1964.

Mou­lins et sa gare se­ront long­temps un point de ren­contre des deux amants. « Lieu de nos amours, de nos dé­parts, de nos re­tours » (lettre du 26 juin 1971).

Entre Nièvre, Ber­ry, Bour­bon­nais et Au­vergne, ils ar­pentent cette France mul­ti­sé­cu­laire, par­tagent ce goût im­mo­dé­ré pour les vieilles et belles pierres et les pay­sages aux pro­fon­deurs poé­tiques.

Ces terres abri­te­ront leur re­la­tion, dès les pre­mières an­nées. Der­rière les hauts murs de « l’Ora­toire » (sic) ou au coeur des pro­prié­tés bour­bon­naises de Fran­çois de Gros­souvre. À Meillard, puis au châ­teau de Tré­vesse, à Lu­si­gny.

Gros­souvre le confi­dent. Gros­souvre, par­rain de Ma­za­rine. Jus­qu’à la dis­grâce. Et son sui­cide, le 7 avril 1994, à l’Ély­sée.

D’autres per­son­nages sont convo­qués dans ces lettres. Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, mal­gré lui. Ex­trait d’une lettre du 13 sep­tembre 1967 : « Fi­ gure­toi que dans l’avion de Cler­mont, j’ai voya­gé avec Gis­card d’Es­taing au­quel je n’ai pas dit que j’avais ex­cur­sion­né à Cha­no­nat en ta com­pa­gnie ! ».

Pe­tites routes dé­par­te­men­tales, che­mins vi­ci­naux, Fran­çois Mit­ter­rand sillonne la ré­gion, au bras d’Anne Pin­geot.

Ex­traits d’une lettre da­tée du 25 juillet 1964 : « Je suis à l’Hô­tel de France à Ne­vers où je suis ar­ri­vé en fin de ma­ti­née après avoir fran­chi les yeux fer­més (ou presque !) les monts d’Au­vergne. J’ai vu Cler­mont, du col de la Mo­re­no, scin­tiller dans la brume. Une folle ten­dresse m’a en­va­hi pour ces lieux où tu vis ».

Dans cet été 1964, Fran­çois Mit­ter­rand dé­couvre le Can­tal, Saint­Il­lide, le puy Ma­ry, Sa­lers, avec Anne, alors mo­ni­trice à la co­lo­nie de va­cances du Cré­dit Fon­cier. Saint­Il­lide res­te­ra « Sainte Idylle ». Une gra­vure dans le marbre de leur pas­sion.

Saint­ Il­lide éri­gée au troi­sième rang de ses « mo­nu­ments pré­fé­rés », der­rière Saint-­Be­noît­sur-Loire et Tor­cel­lo. Or­ci­val n’est pas loin. Ce Mit­ ter­rand se­cret ai­mait aus­si « le ciel mou­che­té de La­ro­que­brou » (5 jan­vier 1969).

A son amour Anne, il écrit « Bon­jour mon Au­vergne ché­rie faite de lave et de mon­tagnes rondes avec un grand ciel par­des­sus » (7 oc­tobre

1967). Ou en­core « Mon Anne d’Au­vergne ».

Cette Au­vergne tendre et ami­cale, où il vien­dra pour une ul­time vi­site le 12 août 1995. Pour sa « der­nière pêche au lac Chau­vet avec Mi­chel Cha­rasse », se­lon l’an­no­ta­tion d’Anne Pin­geot.

Fran­çois Mit­ter­rand est mort à Pa­ris, dans la nuit du 7 au 8 jan­vier 1996.

Quel écri­vain au­rait­il été s’il avait pré­fé­ré la littérature à la po­li­tique ? « Une folle ten­dresse m’a en­va­hi pour ces lieux où tu vis »

COPYRIGHT ANNE PIN­GEOT

AN­NÉES 1970. Loin de l’Au­vergne… Fran­çois Mit­ter­rand et Anne Pin­geot à l’Acro­pole, à Athènes. CRÉ­DIT DR

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