En cou­leurs et en mots, les frères An­ge­li ont ra­con­té leur monde

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - So­phie Le­clan­ché so­phie.le­clanche@cen­tre­france.com

Cha­cun à leur ma­nière, en cou­leurs et en mots, les frères An­ge­li ont ra­con­té leur monde, de­puis Am­bert (Puy­de­dôme) où ils étaient nés. Tan­dis que Jean fi­nit de mou­rir d’ou­bli, res­sur­gissent les pein­tures de guerre de Fran­çois.

Jean et Fran­çois An­ge­li. Jean, « le beau gosse », « le dan­dy », l’es­thète « sans doute le plus doué » as­sure le col­lec­tion­neur Ber­nard Guil­hot. Pour­tant c’est Fran­çois qui, en lais­sant une longue oeuvre lim­pide, est pas­sé à la pos­té­ri­té. Aveu­glé­ment ou mau­vais goût de ces guerres qui tuent tou­jours bê­te­ment, Jean a dis­pa­ru en 1915 en « brave sol­dat », du 140e RI, « se por­tant à l’at­taque des po­si­tions en­ne­mies » lors de la ba­taille d’hé­bu­terne. Se­lon un sol­dat et ami corse, té­moin de la scène, « Jean est mort en riant, en sau­tant de tran­chée en tran­chée ». Ni son corps, ni le bran­card sur le­quel il avait été cou­ché n’ont été re­trou­vés. Seuls les ca­davres des deux bran­car­diers ont été iden­ti­fiés. Tan­dis que Jean meurt, Fran­çois, lui, rend im­mor­telles les scènes de vie de la Grande Guerre.

Au­to­di­dacte qui, de son propre aveu, a « dû ré­in­ven­ter tout seul tous les trucs qu’on en­seigne dans les écoles », il « grif­fouille tout le temps » ex­plique Ber­nard Guil­hot. « Aux crayons de cou­leur tou­jours dans son

pa­que­tage », à la mine, ou à l’aqua­relle. Fran­çois ra­conte tout ce qu’il voit. Par le me­nu. Dès le dé­but, en août 1914, l’an­cien en­fant de troupe, sous­of­fi­cier du 105e RI, rou­git le pay­sage du ga­rance des pan­ta­lons mi­li­taires. L’ab­sur­di­té de la te­nue sied à mer­veille dans le dé­cor de l’été. C’est un long voyage dans cette première an­née de guerre que Fran­çois fait dé­fi­ler.

Ké­pis de guin­gois

On part du train qui fume dans la ban­lieue Pa­ris ; on passe par Au­ber­vil­lers d’où l’on aper­çoit la tour Eif­fel, puis on entre dans un wa­gon où som­meillent dé­jà les Poi­lus, ké­pis de guin­gois, la tête dans les mains ou sur l’épaule du co­pain. On voit en­suite la fuite des ci­vils, les convois de cha­riots qui montent à tra­vers la Mo­selle du cô­té de Lor­quin ; le vil­lage de Con­ti­gny, ses mai­sons éven­trées et son clo­cher in­tact ; l’em­blé­ma­tique aigle de l’em­pire en­ne­mi qui gît à terre, bri­sé, du cô­té de la lor­raine Las­cen­born.

Ob­ser­va­teur hors pair, Fran­çois, en bon « si­gna­leur » ci­té à l’ordre de sa bri­gade, dé­taille, comme on construi­rait une maquette, les bâ­ti­ments de la ma­rine sur les ca­naux, comme dans la Somme, les pre­miers blin­ dés et vé­hi­cules à che­nilles, les di­ri­geables, les ca­nons, les armes en fais­ceaux, les pri­son­niers al­le­mands morts et vifs, les che­vaux…

Le 10 juin 1915, il fait même le por­trait de son frère Jean, la veille de sa mort. « À l’at­taque de la ferme de Toutvent », de­vant un champ dé­vas­té par­cou­ru de che­vaux de frise, Jean, un ge­nou à terre, baïon­nette au ca­non, tourne son re­gard azur en di­rec­tion de l’ar­tiste, sans le voir. Un corps gît de­vant lui, la mort le pren­dra, lui aus­si, quelques heures plus tard.

Un « ly­risme rus­tique »

En 1914, l’oeuvre de Jean est dé­jà écrite. Elle est aus­si brève que celle de son frère s’étire dans le temps. Li­cen­cié ès lettres, il com­mence à écrire pen­dant son ser­vice mi­li­taire, entre 1908 et 1909. Il co­signe avec Hen­ri Pour­rat – l’ami d’en­fance qu’il par­tage avec Fran­çois – Sur la col­line ronde, une cha­toyante étude des moeurs au­ver­gnates de son temps.

Il de­vient alors Jean de l’olagne (ou Jean L’olagne) et c’est sous ce nom qu’il signe La Mé­tai­rie, « un es­sai de ly­risme rus­tique » se­lon Louis Chaigne. L’ami­tié entre les deux frères et Pour­rat est om­ni­pré­sente. Jean au­rait été ce­lui qui au­rait ini­tié le fu­tur écri­vain à la poé­sie. Moins ex­pan­sif que son aî­né, Fran­çois, dé­peint comme « un peu ours », au­rait en­tre­te­nu un lien tout en gar­dant quelque dis­tance. « Ils se sont tou­jours connus mais Fran­çois n’ai­mait pas al­ler chez lui, em­pê­ché par une sorte de com­plexe de classe » qui n’avait pas at­teint Jean, l’éru­dit. L’un était res­té fils de gen­darme corse, l’autre l’hé­ri­tier d’une fa­mille de pa­pe­tiers de Noi­ré­table dont le travail avait em­bel­li « la première belle édi­tion de Mo­lière ».

AQUA­RELLE. Scène de vie quo­ti­dienne pour les sol­dats de la Grande Guerre, ces si belles « cibles » en pan­ta­lon rouge ga­rance, ici à Sar­re­bourg le 18 août 1914.

SUR LE VIF. À la mine et aux crayons, Jean im­mor­ta­lise un « pouilleux ». COL­LEC­TION DU MUSEE DE L’HIS­TOIRE DU XXE SIÈCLE

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.