« Que de­vez-vous aux écri­vains ? » Ha­bi­tués à dire leur « ce que je crois », les au­teurs fran­çais re­chignent à dire « Ce que je dois ».

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

«Que de­vez-vous aux écri­vains ? ». Lorsque vous ar­pen­te­rez les al­lées de la foire du livre à Brive, plus grande concen­tra­tion d’au­teurs au mètre car­ré en Cor­rèze et en France, n’ou­bliez pas de leur po­ser la ques­tion. Dites que c’est pour un son­dage, sau­vage et in vi­vo. Al­lez­y de ma part si né­ces­saire. Vous se­rez éton­né du ré­sul­tat. Moi, pas. Une ma­jo­ri­té d’in­grats. Les au­teurs fran­çais ont eu tel­le­ment l’ha­bi­tude d’être sol­li­ci­tés pour dire leur « Ce que je crois » si­non pour l’écrire (ce fut même le titre d’une col­lec­tion au­tre­fois chez Gras­set) qu’ils re­chignent au « Ce que je dois ». L’exer­cice est per­çu chez nous comme une ma­nière de s’abais­ser en ren­dant les armes, quand la gra­ti­tude est plus na­tu­relle sous d’autres cieux. Ils s’y met­tront pro­ba­ble­ment lors­qu’ils com­pren­dront que loin d’être un aveu d’im­puis­sance, il tire vers le haut ceux qui s’y prêtent. On n’ad­mire ja­mais as­sez. Pour rien, ou presque. Car rien ne vaut l’ad­mi­ra­tion gra­tuite, que l’on n’ose dire dés­in­té­res­sée tant elle ma­ni­feste par­fois de gra­ti­tude. Il y avait de cette re­con­nais­sance dans les Exer­cices d’ad­mi­ra­tion de Cio­ran. Ou dans la ré­par­tie de Borges : « Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j’ai lus ». Outre-france, les écri­vains paient vo­lon­tiers leurs dettes. Chez nous, il faut les tor­tu­rer pour qu’ils avouent ce qu’ils doivent à Si­me­non, Claude Simon ou Vir­gi­nia Woolf. Même s’il s’agit d’un écri­vain pour écri­vains tel que Faulk­ner, ils ont du mal. Rares sont les Pierre Mi­chon ca­pables de consa­crer tout un livre à lui dire mer­ci. Pour­tant tout écri­vain est d’abord un grand lec­teur, non ? En tout cas, il l’a d’abord été. À croire que s’ils n’ont pas ou­blié qui leur a ap­pris à lire, ils ont du mal à se sou­ve­nir qui leur a ap­pris à écrire. D’au­tant qu’il y a foule et que le pro­ces­sus est per­ma­nent et sans fin. En­core ne s’agit­il que de rendre hom­mage à de glo­rieux aî­nés du siècle pas­sé ; in­utile d’es­pé­rer re­mon­ter plus avant et re­mer­cier Cer­vantes et Mme de Lafayette pour nous avoir don­né la ma­trice du ro­man mo­derne ; on cher­che­rait en vain sur les murs de l’église Saint­tho­mas d’aquin, pa­roisse de la NRF (*), des ex­vo­to dé­diés au Qui­chotte ou à la prin­cesse de Clèves.

Les écri­vains étran­gers ne sont pas comme ça. Lar­ge­ment cen­te­naire, l’al­le­mand Ernst Jün­ger ac­ca­blé d’hon­neurs et de prix se se­rait tué plutôt que de pas­ser pour in­grat. Il ne ces­sait de payer sa dette aux hommes qui l’avaient fait, aux va­leurs dans les­quelles il se re­con­nais­sait, dans les ins­ti­tu­tions aux­quelles il de­vait, convain­cu qu’il n’était pas de plus haute ver­tu que la re­con­nais­sance. Et si l’on de­man­dait à He­ming­way qui l’avait ins­pi­ré, il s’avé­rait in­ca­pable de ci­ter moins de quinze noms d’écri­vains. Ta­buc­chi, lui, a pas­sé sa vie à dire qu’il n’exis­te­rait pas sans Pes­soa. Et les la­ti­no­amé­ri­cains ! On croi­rait qu’ils se sont se­crè­te­ment en­ten­dus pour rendre un hom­mage vi­brant à Juan Rul­fo et à son Pe­dro Pa­ra­mo. Un jour, j’ai po­sé la ques­tion au mexi­cain Car­los Fuentes, quel­qu’un qui ne sait pas dire sa gra­ti­tude au monde qui s’en va sans dire mer­ci au monde qui vient. Je me dou­tais de sa ré­ponse ayant as­sis­té à l’une de ses confé­rences au cours de la­quelle il n’avait ces­sé de rendre hom­mage aux écri­vains qui l’avaient « conçu », ceux sans les­quels il ne se­rait pas de­ve­nu ce qu’il était, et peut­être même pas un écri­vain.

Il ré­flé­chit un ins­tant, se lis­sa la mous­tache et dans un sou­rire, ré­pon­dit d’une phrase, une seule, tant ce­la lui pa­rais­sait in­con­ce­vable de dire autre chose : « On ne sort pas de la terre vierge, non ? »

(*) Nou­velle Re­vue Fran­çaise.

Ivresse de la gra­ti­tude

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