At­ten­tats : un an après, la dou­leur ne fai­blit pas

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Grand angle grand angle - Sté­phane Bar­noin ste­phane.bar­noin@cen­tre­france.com

Oli­vier Ver­na­dal était au Ba­ta­clan le 13 no­vembre 2015. Ce Puy­dô­mois de 44 ans, qui tra­vaillait à Pa­ris, n’est ja­mais res­sor­ti de la salle de concert. Jour après jour, ses proches tentent de se re­cons­truire. Et de com­prendre l’in­vrai­sem­blable.

Dans son re­gard in­va­ria­ble­ment vis­sé au sol, la dé­tresse d’un père bri­sé. Pas un jour, pas une heure sans que Mi­chel Ver­na­dal ne pense à son fils fau­ché dans l’en­fer du Ba­ta­clan.

« C’est en­core très dur, lâche­t­il pu­di­que­ment, la voix gor­gée de larmes. J’es­saie de me dire qu’oli­vier est mort en écou­tant de la mu­sique, sa mu­sique, dans cet uni­vers qu’il ai­mait tant. C’est la seule chose qui me ré­con­forte. Le reste… »

Le sep­tua­gé­naire se fige. As­sise à ses cô­tés sur le ca­na­pé gris du salon, sa soeur pose sur son ge­nou une main ré­con­for­tante. « Bien sûr, le temps qui passe va nous ai­der un peu, mur­mure Co­lette Vi­dal, qui était très proche de son ne­veu. Mais ja­mais on ne pour­ra se ré­soudre à ce qui s’est pas­sé. Pour nous, ça res­te­ra quelque chose d’in­sur­mon­table ».

Tou­jours pas de dos­sier mé­di­cal

Un an après, la plaie reste béante. Et le pro­ces­sus de ci­ca­tri­sa­tion très chao­tique. L’in­ter­pel­la­tion de Sa­lah Ab­des­lam, en mars, n’a pas ap­por­té les ré­ponses un temps es­pé­rées. Le com­man­di­taire pré­su­mé du mas­sacre s’est mu­ré dans un si­lence to­tal. « Je pense qu’il ne par­le­ra ja­mais, lâche Mi­chel Ver­na­dal. Et même s’il parle, qu’est­ce qu’il va dire ? Qu’il a en­voyé des gars faire le sale bou­lot ? Ça n’ap­por­te­ra rien ».

Un autre vide passe en­core plus mal : le dos­sier de l’ins­ti­tut mé­di­co­lé­gal (IML) et les conclu­sions de l’au­top­sie n’ont tou­jours pas été trans­mis à la fa­mille. « Ça fait des mois qu’on les de­mande, et tou­jours rien. On ne com­prend pas pour­quoi c’est si long et si com­pli­qué », sou­pire Co­lette Vi­dal.

« Ça ne chan­ge­ra rien, mais j’ai be­soin de sa­voir comment mon fils est mort, pour­suit Mi­chel Ver­na­dal. Est­ce qu’il a été tué d’un seul coup, sans souf­frir ? C’est ce qu’on es­père. Mais on se dit aus­si qu’il a pu être étouf­fé par d’autres spec­ta­teurs dans la pa­nique… Cette in­ter­ro­ga­tion, c’est quelque chose qui me tra­vaille beau­coup ».

Faute de cer­ti­tudes, les proches du Cey­ra­tois se rac­crochent à une image : celle du vi­sage d’oli­vier Ver­na­dal à L’IML. « Dans son ex­pres­sion, il n’y avait pas d’ef­froi, pas de peur, se sou­vient Sté­pha­nie, la cou­sine du qua­dra­gé­naire. Quelque part, ça nous conforte dans l’idée qu’il est par­ti avec la mu­sique, sans avoir eu le temps de com­prendre le drame qui se jouait ».

Le col­lègue de tra­vail et ami qui ac­com­pa­gnait le Cey­ra­tois, ce soir­là, dans la salle de concert, a eu plus de chance : il a sur­vé­cu après avoir fait le mort, par terre, les yeux fer­més, pen­dant plus d’une heure.

« La dernière vi­sion qu’il a eue d’oli­vier, c’est un sou­rire échan­gé après une blague du chan­teur sur scène, ra­conte Sté­pha­nie. À ce mo­ment­là, d’après lui, mon cou­sin avait la ba­nane. Leurs re­gards ne sont plus ja­mais croi­sés après… »

Ce té­moin des der­niers ins­tants d’oli­vier Ver­na­dal a fait le dé­pla­ce­ment à Cey­rat le jour de l’enterrement. Il est re­ve­nu cet été, pour un tour­noi de foot im­pro­vi­sé en hom­mage au dis­pa­ru. L’idée avait été lan­cée comme ça, à la can­to­nade, le soir même des ob­sèques. Elle a vite fait son che­min.

Dé­but juillet donc, le club de foot lo­cal a prê­té quelques bal­lons. Les par­ties se sont en­chaî­nées bien après la tom­bée de la nuit. Un mo­ment de ri­go­lade, de ras­sem­ble­ment aus­si, entre la « branche » pa­ri­sienne – Oli­vier Ver­na­dal était agent des im­pôts dans la ca­pi­tale de­puis 2009 – et les co­pains d’en­fance de Cey­rat, fi­dèles par­mi les fi­dèles.

« On a joué comme des ga­mins, ra­conte un par­ti­ci­pant. C’était notre fa­çon d’exor­ci­ser le drame et de mon­trer que la vie conti­ nue. Ça nous a fait un bien fou. Oli­vier au­rait ado­ré ».

Mais la pa­ren­thèse ca­thar­tique s’est vite re­fer­mée. Quelques jours plus tard sur­ve­nait un nou­vel at­ten­tat dé­vas­ta­teur, à Nice, en pleine fête na­tio­nale. « Quand on a vu à la té­lé le sang, les cris, les corps al­lon­gés, ça a for­cé­ment ra­vi­vé beau­coup de choses, souffle Co­lette Vi­dal. On s’est dit “ça y est, c’est re­par­ti”. Il y a en­core des fa­milles qui souffrent et qui pleurent. Mais quand est­ce que ça va s’ar­rê­ter ? Qui se­ront les pro­chaines vic­times in­no­centes ? »

Der­rière l’an­goisse et les ques­tions, l’in­com­pré­hen­sion af­fleure, en­core et tou­jours. « Oli­vier avait ache­té sa place pour le concert le soir même, au der­nier mo­ment, res­sasse Sté­pha­nie, les yeux em­bués. Il était par­ti pour deux heures de pur bon­heur. Pas à la guerre ».

« Mais quand est­ce que ça va s’ar­rê­ter ? »

Le Mou­li­nois Em­ma­nuel Wech­ta fait par­tie des res­ca­pés de l’at­ten­tat du 13 no­vembre 2015 au Ba­ta­clan. Des res­ca­pés qui, un an après, prennent conscience d’être aus­si des vic­times.

C’est seule­ment de­puis quelques se­maines qu’em­ma­nuel Wech­ta a dé­ci­dé de se faire suivre psy­cho­lo­gi­que­ment et de prendre un avo­cat : « On a eu ten­dance, nous qui n’avons pas été bles­sés, à ne pas nous consi­dé­rer comme des vic­times. On a eu la chance de ne pas être bles­sés dans notre chair mais psy­cho­lo­gi­que­ment, il y a des sé­quelles, quelque chose d’al­té­ré de ma­nière dé­fi­ni­tive ».

« Pas de la peur mais de l’an­goisse »

Il y a ce stress, ce « coeur qui se met à battre de ma­nière dis­pro­por­tion­née » n’im­porte où, n’im­porte quand, mais sur­tout dans « des lieux confi­nés qui ac­cueillent du pu­blic ».

« Quand je suis à un concert, comme la se­maine dernière à La Ci­gale, ou au Stade de France pour la fi­nale de l’eu­ro, j’y pense tout le temps. Je sens que quelque chose s’est éteint en moi et il y a cette mé­fiance per­ma­nente, je suis comme pa­ra­mé­tré. Ce n’est pas de la peur, mais de l’an­goisse, qui peut être pro­vo­quée par la moindre pe­tite chose » : un bruit, un sac qui traîne. Il y a aus­si les in­for­ma­tions, l’ar­res­ta­tion de Sa­lah Ab­dels­lam, l’at­ten­tat de Nice qui ont re­plon­gé Em­ma­ nuel Wech­ta dans ce qu’il avait lui vé­cu, ce 13 no­vembre 2015, au Ba­ta­clan.

Au len­de­main de l’at­ten­tat, le qua­dra mou­li­nois, qui vit de­puis six ans en ré­gion pa­ri­sienne, se voyait, avec ses amis tous sains et saufs, comme des res­ca­pés, des « chan­ceux » et pas en­core comme des vic­times. Em­ma­nuel nous confiait le sen­ti­ment d’avoir peut­être même été sau­vé par son han­di­cap mo­teur qui l’ame­nait tou­jours à s’ins­tal­ler au bal­con au Ba­ta­clan, « alors que le car­nage avait eu lieu en bas, dans la salle ». Il s’était cou­ché, avait ram­pé jus­qu’à une is­sue de se­cours, qui lui avait per­mis de prendre la fuite, en ou­bliant même ses bé­quilles…

« Exor­ci­ser le mal »

Les jours qui ont sui­vi l’at­ten­tat ont été ceux de « la si­dé­ra­tion » mais aus­si de très nom­breuses « sol­li­ci­ta­tions des mé­dias », ce qui em­pêche de « se rendre compte de ce qu’on a vé­cu », ana­lyse­t­il au­jourd’hui. Et la cel­lule psy­cho­lo­gique, mise en place par la mai­rie de Pa­ris, ne l’a pas ai­dé. Il a aus­si très vite vou­lu re­prendre sa « vie nor­male », re­nouer avec sa pas­sion pour la mu­sique et les concerts : « Le pre­mier que j’ai fait a tout sim­ple­ment été hor­rible ».

Il se sou­vient que sa ren­contre avec Fran­çois Hol­lande, en jan­vier, place de la Ré­pu­blique, a été un dé­clic : « Il a fal­lu que j’ai le pré­sident de la Ré­pu­blique devant moi, qu’il me de­mande comment j’al­lais, pour prendre conscience com­plè­te­ment de ce que j’avais vé­cu dans cette salle », de son sta­tut de vic­time.

Cette pé­riode a été la plus dif­fi­cile de l’an­née : « C’était après les fêtes de fin d’an­née, quand le su­jet est aus­si un peu sor­ti de l’ac­tua­li­té. Ce­la a été le mo­ment le plus dur pour moi. Avec un mé­lange de res­sen­ti­ment, de co­lère et de peur ».

Bien que très en­tou­ré par les siens, il se sent seul et res­sent un be­soin fort de par­ler : « Ça me fai­sait du bien, comme exor­ci­ser le mal ». Il n’avait pas sou­hai­té se rap­pro­cher des as­so­cia­tions de vic­times qui se sont créées après les at­ten­tats (« je ne m’y re­con­nais­sais pas »), et était sans nou­velles du Fonds d’in­dem­ni­sa­tion des vic­times du ter­ro­risme qui lui a per­mis d’ob­te­nir ra­pi­de­ment une « pre­mière pro­vi­sion ».

Au­jourd’hui, Em­ma­nuel a donc dé­ci­dé de se faire suivre psy­cho­lo­gi­que­ment : « J’ai be­soin de mettre des mots sur ce que j’ai pu et peux en­core res­sen­tir, de faire un tri dans toutes ces émo­tions vé­cues de­puis un an ». Et de se joindre aus­si aux pro­cé­dures en­ta­mées en tant que par­tie ci­vile : « Pour être re­con­nu, et se don­ner le droit du sta­tut de vic­time ».

UNIS. Tout comme son frère, la cou­sine, le père et la tante d’oli­vier Ver­na­dal (de gauche à droite) cherchent en­core des ré­ponses à leurs nom­breuses ques­tions. Un an après le mas­sacre du Ba­ta­clan, ils ne savent tou­jours pas pré­ci­sé­ment comment le qua­dra­gé­naire, agent des im­pôts à Pa­ris, est mort. PHO­TO FRED MARQUET

DO­CU­MENT. Em­ma­nuel Wech­ta avec deux de ses amies. Un sel­fie pris le 13 no­vembre 2015, quelques mi­nutes avant le dé­but du concert des Eagles of Death Me­tal. Tous les trois ont échap­pé au mas­sacre.

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