Il n’y a pas que des roses chez Ron­sard

Comment exis­ter à l’ombre ma­jes­tueuse des châ­teaux de la Loire ? Le prieu­ré Saint­cosme, où le poète Pierre de Ron­sard vé­cut vingt an­nées et ex­pi­ra, est par­ti à la re­cherche de son âme.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Flo­rence Ché­do­tal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Ron­sard… voyons… mais oui, l’au­teur du cé­lèbre Mi­gnonne, al­lons voir si la rose… Le poète qui en­joint sa belle de pro­fi­ter de la vie avant qu’elle ne soit dé­cré­pite ! Voi­là ce que Vincent Gui­dault ap­pelle la « sur­face des choses ». On com­prend, d’en­trée, qu’avec lui on ne va pas en res­ter là. Bien en­ten­du qu’il a eu « peur de dé­rou­ter », en don­nant à voir autre chose que des roses dans la de­meure de Ron­sard, près de Tours (Indre­et­loire), au prieu­ré Saint­cosme, dont le poète et sa­vant fut le prieur de 1565 jus­qu’à sa mort, vingt ans plus tard.

« Avant, on s’ar­rê­tait à la beau­té des roses »

De mé­moire de Tou­ran­geaux, ce lieu a long­temps été, en ef­fet, un es­pace dé­dié aux roses, foi­son­nantes et co­lo­rées, pour cer­tains, mais sur­tout en­va­his­santes et ana­chro­niques, pour d’autres. Mais, pas de pa­nique, il en reste, d’es­sences plus an­ciennes, dé­ployées en per­go­las. « Avant, on en pre­nait plein les yeux, on s’ar­rê­tait à la beau­té, c’était clin­quant », confie le res­pon­sable du site. « Mais au fi­nal, on ne voyait rien ». Rien de l’his­toire des lieux, mê­lant les sciences à la spi­ri­tua­li­té, l’as­cèse au res­sour­ce­ment. Rien de leurs sous­sols, de la vie ren­fer­mée dans ces pierres de tuf­feau. Pour re­trou­ver son âme, le prieu­ré a fer­mé presque une an­née, avant de li­vrer son nou­veau vi­sage au prin­temps 2015. Ex­haus­sés à di­verses re­prises par le pas­sé, les sols ont été dé­cais­sés jus­qu’à deux mètres par­fois, pour re­trou­ver la juste hau­teur des siècles. La Loire est à deux pas et les re­li­gieux en avaient as­sez de ses dé­bor­de­ments in­tem­pes­tifs. À pré­sent, les an­ciennes fon­da­tions af­fleurent, lais­sant en­tre­voir le pro­fil de ce mo­nas­tère, fon­dé en 1092 et ac­cueillant des cha­noines ré­gu­liers de Saint­au­gus­tin.

Les em­prises au sol des bâ­ti­ments dis­pa­rus sont ma­té­ria­li­sées, comme pour mieux or­don­ner la cir­cu­la­tion phy­sique et men­tale des vi­si­teurs. L’es­pace de­vient comme sa­cré. Au sein de la concier­ge­rie, une ma­quette in­te­rac­tive per­met de jouer avec les époques et de vi­sua­li­ser les in­flexions ar­chi­tec­tu­rales du lieu, entre le lo­gis du prieur (où vé­cut Ron­sard), l’église go­thique dont on peut voir le che­vet, l’in­fir­me­rie, l’hô­tel­le­rie… jus­qu’à son dé­clin éco­no­mique. En 1742, les cha­noines plient ba­gage, dé­mon­tant la plu­part des bâ­ti­ments, comme ce­la se pra­ti­quait. Autre grand clas­sique, le prieu­ré est ven­du comme bien na­tio­nal à la Ré­vo­lu­tion.

Dans les an­nées 20, l’as­so­cia­tion de la Sau­ve­garde de l’art fran­çais, avec l’aide d’un mé­cène… new­yor­kais, re­prend pos­ses­sion des lieux. Un pre­mier mu­sée Ron­sard, en son lo­gis, voit le jour. Mais lors les bom­bar­de­ments de 1944, le mo­nas­tère a la mal­chance de se trou­ver près du stra­té­gique pont fer­ro­viaire ToursLe Mans. Dom­mages col­la­té­raux. Le ré­fec­toire trinque, la concier­ge­rie aus­si. « Seuls les lieux pro­pre­ment ron­sar­diens échappent au nau­frage », dixit le di­rec­teur de ce site, aux mains du Conseil dé­par­te­men­tal d’indre­etLoire de­puis les an­nées 50.

Vincent Gui­dault, l’homme de l’« épure », s’ap­proche d’un par­terre de fi­guiers qui n’ont pas en­core li­vré tout leur po­ten­tiel. Ce­la vien­dra. À terme, ils re­for­me­ront les murs vé­gé­taux de ce re­fuge in­su­laire. Car, c’est l’autre dé­cou­verte, ou plu­tôt con­fir­ma­tion four­nie par les études de sol. Au­tre­fois, le prieu­ré était une île sur le cours de la Loire que l’en­sa­ ble­ment a peu à peu rat­ta­chée à la terre des hommes, à comp­ter du XVIE siècle. Mais de­meure l’es­prit d’in­su­la­ri­té de cet en­droit dé­crit, au XIIE siècle, par les cha­noines eux­mêmes comme « un pa­ra­dis sur terre per­met­tant d’at­teindre plus fa­ci­le­ment le vrai pa­ra­dis ». Les fi­guiers, plan­tés sur le par­vis, en sont un clin d’oeil. On en trouve men­tion dès la Ge­nèse, au jar­din d’adam et Ève.

« Pour nous, chaque trait a un sens, mais c’est avant tout une his­toire de sen­sa­tions. L’in­tel­li­gible passe par le sen­sible », confirme l’ar­chi­tecte­pay­sa­giste Bruno Mar­mi­ro­li, à l’oeuvre lors des tra­vaux. « Nous avons vou­lu res­tau­rer le dia­logue entre le bâ­ti et son en­vi­ron­ne­ment ». Pour lui, l’unique « fonc­tion es­thé­ti­sante » d’an­tan était « ca­duque au re­gard de la vo­ca­tion nour­ri­cière, de l’his­toire des lieux », où la com­mu­nau­té vi­vait en au­tar­cie. Les ver­gers et les po­ta­gers, en culture bio, par­se­més de plantes mé­di­ci­nales et de lé­gumes an­ciens, sont là pour le rap­pe­ler. Hom­mage à Ron­sard, le sa­vant, le grand connaisseur et dé­fen­seur de la na­ture, dont l’oeuvre a été pas­sée au peigne fin pour ré­cu­pé­rer les oc­cur­rences vé­gé­tales. Ron­sard, le poète épique d’une Fran­ciade au­jourd’hui ou­bliée, le poète de cour, et bien sûr le poète ro­man­tique, dont on peut en­tendre quelques vers en­re­gis­trés sur des bornes, au fil de la vi­site.

Il est des chiffres qui ré­sonnent comme une « vic­toire ». De­puis la ré­ou­ver­ture, le temps moyen de vi­site est pas­sé de 45 min/1 heure à 2 heures/2h30. Les vi­si­teurs dé­am­bulent, se lais­sant hap­per par ce havre de paix, sur­gi en pleine ville. « D’une cer­taine ma­nière, le prieu­ré est re­de­ve­nu une île ».

SYM­BO­LIQUE. Le nou­veau jar­din se di­vise en de mul­tiples es­paces, char­gés de sens. Ici, les fi­guiers évoquent le pa­ra­dis et vien­dront, à terme, paar­faire la to­na­li­té in­su­laire et mé­di­ta­tive du prieu­ré Saint-cosme.

VINCENT GUI­DAULT. Après le châ­teau de Loches, l’his­to­rien-géo­graphe de for­ma­tion veille au des­tin du prieu­ré de­puis 15 ans. F.CH

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