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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Coup de Coeur. de Do­mi­nique-em­ma­nuel Blan­chard (Éd. Fé­li­cia-france Dou­may­renc) Une voix, une vraie, que ce Vous, une belle apos­trophe, mé­lan­co­lique et douce comme les Gym­no­pé­dies de Sa­tie.

oc­que­ville, Cas­sandre as­su­mé de nos dé­faites, l’a an­non­cé, il y a long­temps : l’apla­tis­se­ment uni­ver­sel, le ni­vel­le­ment par le bas, que la trans­mu­ta­tion des dé­mo­cra­ties en dé­ma­go­gies porte en germe comme le ba­cille de la peste, est à l’oeuvre. Idem de l’avè­ne­ment d’une « dic­ta­ture douce », né­crose des es­prits et du lan­gage qui fige tout dans le lit­té­ra­le­ment cor­rect ou pire dans ce sui­cide de l’es­prit qu’est la dé­ri­sion. Il n’est plus per­mis, au­jourd’hui, de dire cer­taines choses un peu sé­rieuses – et donc qui fâchent –, sous peine d’être ana­thé­ma­ti­sé par les hé­rauts de la non­pen­sance et de la dé­ri­sion qui sont, il faut le dire, sou­vent les mêmes. Il faut s’y faire, la li­ber­té semble dé­sor­mais moins me­na­cée par la lèpre fas­ciste (en­core que de mul­tiples signes ré­per­to­riables, en Eu­rope même, peuvent faire peur) que par cette ex­crois­sance « mo­rale » aux al­lures de nou­veau dogme. À chaque fois que le lan­gage a été mo­qué, cas­tré, que ses mots n’ont plus comp­té, qu’il a été tou­ché dans son in­té­gri­té or­ga­nique même (le plus sou­vent dans les états to­ta­li­taires), les consé­quences ont été dé­sas­treuses. C’est dé­sor­mais dans les re­plis de la ba­na­li­té que se cache le mal. La télévision, le Web et ses ré­seaux so­ciaux, la ra­dio sont inon­dés par un tor­rent qui noie toute pen­sée un peu sen­tie, toute cri­tique de fond. Là où na­guère brillait l’es­prit ou la lame tran­chante de l’iro­nie règnent dé­sor­mais la dé­ri­sion et sa fausse in­so­lence. Elle semble être de­ve­nue la norme, et de voir fleu­rir des « shows » ineptes où tout : la culture, l’art, la politique, le sa­cré, est tour­né en dé­ri­sion, an­ni­hi­lé par des spé­cia­listes du néant, en quelque sorte, pseu­do co­miques au­to­ri­sés, rois Pé­taud d’une nou­velle ère, celle des ri­go­los… Si on laisse dis­qua­li­fier par l’in­fan­ti­li­sa­tion toute forme de pen­sée construite, que l’on ne se plaigne pas de la mon­tée de cer­tains po­pu­lismes sim­plistes et du suc­cès pla­né­taire des théo­ries du com­plot. Il ne man­que­ra ja­mais de couillons pour se lais­ser ber­ner.

En 1951, dé­jà, un cer­tain Al­bert Ca­mus écri­vait : « À une ou deux ex­cep­tions près, le ri­ca­ne­ment, la gouaille et le scan­dale forment le fond de notre presse. À la place de nos di­rec­teurs de jour­naux, je ne m’en fé­li­ci­te­rais pas. Tout ce qui dé­grade la culture rac­cour­cit les che­mins qui mènent à la ser­vi­tude. Une so­cié­té qui sup­porte d’être dis­traite par une presse désho­no­rée et par un mil­lier d’amu­seurs cy­niques, dé­co­rés du nom d’ar­tistes, court à l’es­cla­vage mal­gré les pro­tes­ta­tions de ceux­là mêmes qui contri­buent à sa dé­gra­da­tion. » Force est de consta­ter que rien ne s’est amé­lio­ré de­puis, cou­rant au contraire vers le pire. Per­son­nel­le­ment, je ne hais rien tant que l’es­prit de sé­rieux qui anime tant de nos « dé­ci­deurs » et je crois que le rire est le propre de l’homme, mais tout tour­ner à la gau­driole contri­bue – quand le mot « in­tel­lec­tuel » est une in­sulte dans les cours de ré­créa­tion – à tuer en­core un peu plus la culture et le politique, fer­ments pour­tant in­dis­pen­sables à la sur­vie de l’es

pèce.

Jean-claude Guille­baud, ob­ser­va­teur avi­sé, le sou­li­gnait, il y a peu : « Qu’en pleine tour­mente oc­ci­den­tale, sur fond de vio­lence terroriste et de dé­tresse mi­gra­toire, dans ce cli­mat de noyades en Mé­di­ter­ra­née et d’in­di­gence eu­ro­péenne, qu’en­ten­dons­nous du ma­tin au soir sur les ra­dios ? Une ri­go­lade dé­li­bé­rée, un concours d’amu­seurs cy­niques » Alors, oui, pi­tié, ô, mânes de Pierre Des­proges, de Ray­mond De­vos, de Jules Re­nard, de Tris­tan Ber­nard, de Cham­fort, de Que­neau et de tant d’autres, re­don­nez­nous de l’es­prit, de l’iro­nie, plus exi­geants, plus dif­fi­ciles à ma­nier, il est vrai, mais tel­le­ment plus sa­lu­taires que cette dé­ri­soire dé­ri­sion et son ar­mée de gnomes !

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