« L’eu­rope est vue comme le ventre mou de l’oc­ci­dent »

Gilles Ke­pel, di­rec­teur de la chaire Moyen­orient­mé­di­ter­ra­née à Nor­male sup’ et pro­fes­seur à Sciences Po

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Attentats du 13 novembre - Propos recueillis par Jé­rôme Pilleyre Lire. Gilles Ke­pel, Gal­li­mard, 19 €. Un livre éclai­rant alors que la cam­pagne pré­si­den­tielle fait la part belle aux dis­cours de di­vi­sion.

Com­prendre la spé­ci­fi­ci­té des tue­ries du 13 no­vembre oblige à les re­si­tuer dans l’his­toire ré­cente du ter­ro­risme.

Dont acte avec Gilles Ke­pel, di­rec­teur de la chaire Moyen­orient­mé­di­ter­ra­née à l’école nor­male su­pé­rieure et pro­fes­seur à Sciences Po.

À quelle lo­gique ré­pondent ces at­ten­tats ? Ces at­ten­tats s’ins­crivent dans le dji­ha­disme de troi­sième gé­né­ra­tion dont la doc­trine et le mode d’emploi se trouvent dans l’ap­pel à la ré­sis­tance is­la­mique mon­diale de l’in­gé­nieur sy­rien abu Mu­sab al­su­ri. Ce ter­ro­risme cible prin­ci­pa­le­ment l’eu­rope, vue comme le ventre mou de l’oc­ci­dent et ce, pour deux rai­sons. La pre­mière tient à sa proxi­mi­té avec le Magh­reb et le MoyenO­rient. La se­conde ren­voie aux mil­lions de mu­sul­mans qui y vivent et Su­ri pense qu’ils ne s’in­té­gre­ront vrai­ment ja­mais et que la pro­pa­ga­tion du sa­la­fisme les pousse à rompre.

Ce ter­ro­risme de troi­sième gé­né­ra­tion a re­te­nu les le­çons du pas­sé ? Le pre­mier grand mou­ve­ment dji­ha­diste, ap­pa­ru lors de la lutte des moud­ja­hi­dines d’af­gha­nis­tan contre l’ar­ mée rouge, frap­pait les en­ne­mis proches. Le Groupe Ar­mé Is­la­mique d’al­gé­rie, der­nier ava­tar de ce pre­mier dji­ha­disme, s’est pri­vé du sou­tien po­pu­laire par son hy­per­vio­lence. Ce qui pré­ci­pi­ta sa perte. Ous­sa­ma Ben La­den a re­te­nu la le­çon : se­mer le deuil au­tour de soi ne sert à rien. D’où l’idée d’ex­por­ter cette vio­lence. Le chef d’al­qaï­da ins­truit alors un dji­ha­disme de deuxième gé­né­ra­tion, as­sis sur une or­ga­ni­sa­tion py­ra­mi­dale hié­rar­chi­sée et or­ga­ni­sée. Les frappes doivent être aus­si spec­ta­cu­laires qu’éloi­gnées. New York est la cible toute trou­vée. Elle se­ra at­teinte le 11 sep­tembre 2001.

Al-qaï­da est tou­jours là… Certes, mais le 11 sep­tembre 2001 a dé­bou­ché sur l’in­va­sion de l’irak et alQaï­da a été dé­ca­pi­tée et très af­fai­blie. Al­su­ri, ju­geant que les États­unis ne sont pas la bonne cible, trop puis­sants, trop éloi­gnés, se tourne vers l’eu­rope. La frap­per, c’est frap­per as­sez proche pour avoir un im­pact, no­tam­ment sur les ci­toyens eu­ro­péens de confes­sion mu­sul­mane, et as­sez loin pour ne pas frap­per di­rec­te­ment les Arabes.

Et le chan­ge­ment de mode opé­ra­toire ? Al­su­ri es­time plus op­por­tun de re­cru­ter au sein des membres de la com­mu­nau­té mu­sul­mane d’eu­rope. Les jeunes is­sus de l’im­mi­gra­tion les moins en phase avec les va­leurs oc­ci­den­tales consti­tuent, à ses yeux, au­tant de dji­ha­distes po­ten­tiels qu’il convient de for­mer à l’étran­ger avant de les ren­voyer dé­truire l’eu­rope de l’in­té­rieur. À dé­faut de for­ma­tion, cette lo­gique par le bas et en ré­seau, via la mes­sa­ge­rie Te­le­gram, se sa­tis­fait de leur seule dé­ter­mi­na­tion. Ce dji­ha­disme de proxi­mi­té ne coûte pas cher et reste sou­vent in­dé­ce­lable jus­qu’à l’at­ten­tat.

Le des­sein aus­si a chan­gé ? La dernière vague d’at­ten­tats vise à si­dé­rer la po­pu­la­tion, à l’hor­ri­fier au point qu’elle se re­tourne contre les mu­sul­mans qui, se sen­tant per­sé­cu­tés, se re­plie­raient sur eux­mêmes. Il s’agit de frac­tu­rer la so­cié­té, de la pous­ser à la guerre ci­vile. L’ex­trême droite, dé­jà forte élec­to­ra­le­ment, s’en nour­rit. Elle voit sans doute dans le suc­cès de Trump, qui veut in­ter­dire l’ac­cès des États­unis aux mu­sul­mans, un en­cou­ra­ge­ment à per­sé­vé­rer sur la voie is­la­mo­phobe.

Ex­trême droite et dji­ha­disme sont des al­liés ob­jec­tifs ? Avec 40 % des jeunes des quar­tiers po­pu­laires au chô­mage, faute de for­ma­tion adap­tée à la so­cié­té post­in­dus­trielle, de nom­breuses fa­milles en souf­france dont le père est sou­vent ab­sent, et une pro­pa­gande sa­la­fiste très ac­tive, le dé­voie­ment is­la­miste menace jus­qu’aux en­fants de la classe moyenne in­fé­rieure en plein dé­clas­se­ment so­cial qui, non is­sus de l’im­mi­gra­tion, se conver­tissent à l’is­lam ou… votent Le Pen.

Où en est-on ? L’émo­tion reste in­tense. En at­testent les com­mé­mo­ra­tions du week­end. Mais l’ef­fet de si­dé­ra­tion n’a pas en­traî­né la mo­bi­li­sa­tion vou­lue par les ter­ro­ristes. Si, après la tue­rie du 7 jan­vier 2015, aux « Je suis Char­lie » ont ré­pon­du des « Je ne suis pas Char­lie », les at­ten­tats du 13 no­vembre ont sus­ci­té une in­di­gna­tion qua­si una­nime. Des étu­diants et des dé­te­nus de confes­sion mu­sul­mane m’ont ain­si dit : « Ils sont bar­jots ! Mon frère était au Stade de France… » Et il y avait cette ru­meur qui at­tri­buait les at­ten­tats au Mos­sad, une agence de ren­sei­gne­ment is­raé­lienne. De même, par­mi les 86 morts de l’at­ten­tat du 14 juillet à Nice, une tren­taine était de confes­sion mu­sul­mane. En­fin, l’at­ten­tat dé­joué, mi­sep­tembre, à Notre­dame de Pa­ris, montre les li­mites opé­ra­tion­nelles, pour cause d’ama­teu­risme, du dji­ha­disme de troi­sième gé­né­ra­tion. La so­cié­té fran­çaise s’avère ré­si­liente…

POLITISTE. Gilles Ke­pel.

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