Il fait phi­lo­so­pher les en­fants

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Flo­rence Ché­do­tal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

À ceux qui ont pu le re­gar­der comme un grand naïf avec ses his­toires de joie et de bon­heur, le phi­lo­sophe Fré­dé­ric Le­noir ré­pond sans le vou­loir avec son der­nier livre, né d’ate­liers phi­lo avec des en­fants. Et ça co­gite fort sous les pe­tits crânes !

Puisque nous sommes à quelques en­jam­bées de Noël, au­tant dé­bu­ter par cette ré­flexion édi­fiante d’un pe­tit gar­çon de 9 ans, afin d’en in­for­mer les pa­rents (le Père Noël, on vou­lait dire…) : « J’aime pas quand je dis : “je veux ça” et que ma mère me l’achète. Je pré­fère at­tendre un peu pour l’avoir. Parce que si on a tout de suite tout ce qu’on veut, on n’est ja­mais content ». Le phi­lo­sophe, his­to­rien des re­li­gions et so­cio­logue Fré­dé­ric Le­noir, aux al­lures de vieux sage, a me­né du­rant un an des ate­liers de phi­lo­so­phie et de mé­di­ta­tion avec des en­fants en France, en Bel­gique, au Ca­na­da… pour les faire ré­flé­chir au bon­heur, à la mort, au sens de la vie… Et en a fait un livre, Phi­lo­so­pher et mé­di­ter avec les en­fants (*).

Les en­fants semblent té­moi­gner d’une ap­ti­tude éton­nante à phi­lo­so­pher… To­ta­le­ment. Ils ont un ques­tion­ne­ment mé­ta­phy­sique très in­té­res­sant, une grande ca­pa­ci­té à pro­blé­ma­ti­ser. Il suf­fit de res­pec­ter quelques règles de base. Si tous les en­fants phi­lo­so­phaient, le monde pour­rait chan­ger. Ce­la donne de l’es­poir.

Quelles règles de base ? Ce n’est pas un cours de phi­lo comme en ter­mi­nale. L’adulte se pré­sente comme quel­qu’un qui va ré­flé­chir avec eux. On se met en cercle. Il faut faire en sorte qu’ils ré­pondent tou­jours par des ar­gu­ments, pas seule­ment par des émo­tions. C’est le seul es­pace où ils peuvent s’ex­pri­mer ain­si, dé­pas­ser la simple per­for­mance, par­ler de la mort, du sens de la vie… des thèmes ra­re­ment abor­dés. Ils sont heu­reux de com­prendre la dif­fé­rence entre une émo­tion et un sen­ ti­ment, entre le bon­heur et le plai­sir. Ils adorent nom­mer ce qu’ils res­sentent.

Vous dé­bu­tez par votre no­tion fa­vo­rite, le bon­heur. Oui, ça les met en confiance. Ils ont plein de choses à dire sur ce thème. Par­fois, on croit en­tendre du Sé­nèque ou du Mon­taigne ! Mon­taigne qui di­sait dans ses Es­sais qu’il fal­lait dé­bu­ter la phi­lo­so­phie dès la nour­rice ! Il exa­gère.

C’est quoi l’âge idéal ? La ca­pa­ci­té d’abs­trac­tion ar­rive vers 6/7 ans. Ils théo­risent mieux, ils ar­rivent à s’ex­traire du simple res­sen­ti. À par­tir du CE1, ces ate­liers marchent très bien.

Vous avez aus­si ten­té la mé­di­ta­tion avec les en­fants, ce qu’on ne pen­se­rait pas in­né chez eux… Je les croyais aus­si trop pe­tits, c’est dé­jà dif­fi­cile pour un adulte. Les en­sei­gnants me parlent d’une gé­né­ra­tion d’en­fants agi­tés, stres­sés. Lors des ate­liers, on ferme les yeux, on pose les mains. Contre toute at­tente, ils sont ca­pables de res­ter long­temps dans cet état d’in­té­rio­ri­ té. Ce­la leur fait un bien fou, eux qui sont tou­jours dans l’in­ter­ac­ti­vi­té.

Mé­di­ter consiste en quoi exac­te­ment ? Ce­la fait 33 ans que je pra­tique moi­même la mé­di­ta­tion. Je l’ai dé­cou­verte à 20 ans en Inde chez les la­mas ti­bé­tains. Il faut lais­ser pas­ser les pen­sées sans cher­cher à les re­te­nir, re­ve­nir au corps, à la res­pi­ra­tion. Chaque ma­tin, je mé­dite entre 10 et 30 mi­nutes. Je com­mence ma jour­née dans le calme in­té­rieur, ce qui me per­met de mettre de la dis­tance en­suite. Je me dis juste “tiens, la co­lère ar­rive”.

Cer­tains vous re­prochent votre cô­té bien­heu­reux dans le chaos… Plus le monde est mal­heu­reux, plus il faut des gens heu­reux. Notre mal­heur ne chan­ge­rait rien. Au contraire, la joie est une puis­sance vi­tale. Et puis, le monde n’est pas si mal­heu­reux que ça. Je voyage beau­coup et il y a dans ce monde des mil­liards d’in­di­vi­dus qui vont bien, même s’il y a aus­si de la souf­france. Le spectacle mé­dia­ti­sé du monde, ser­vi par les chaînes d’in­fo conti­nue, donne un cli­mat an­xio­gène.

C’est quoi une vie réus­sie ? Les en­fants disent que c’est faire ce qu’on aime, tout en fai­sant du bien aux autres. Je trouve ce­la mer­veilleux. Je suis de plus en plus rous­seauiste, per­sua­dé qu’il y a quelque chose de bon en l’homme qui ne de­mande qu’à s’ex­pri­mer, s’il n’y a pas d’in­ter­fé­rence né­ga­tive. Les en­fants as­pirent au bon­heur et à l’al­truisme. Ne dit­on pas que la vé­ri­té sort de leur bouche ?

« Plus le monde est mal­heu­reux, plus il faut des gens heu­reux »

F. LE­NOIR. « Des en­sei­gnants m’ont dit qu’ils avaient dé­cou­vert, grâce aux ate­liers, des fa­cul­tés in­soup­çon­nées chez cer­tains élèves ». © ÉRIC GARAULT

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