Sar­raute ex­plo­ra­trice de vo­cables

Au­tour de la créa­tion de la pièce Elle est là, Ro­lande Causse nous ra­conte ses com­pli­ci­tés avec l’au­teur, Na­tha­lie Sar­raute, dis­pa­rue en 1999. Une femme simple et at­ta­chante, un écri­vain qui n’en fi­nit pas de nous in­ter­pel­ler.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Jean-marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

De 1985 à 1999, Ro­lande Causse a ren­du ré­gu­liè­re­ment vi­site à Na­tha­lie Sar­raute. Des ren­contres qu’elle fait re­vivre au­jourd’hui dans un livre, Conver­sa­tions avec Na­tha­lie Sar­raute, qui nous montre une au­teur de Tro­pismes tou­chante de sim­pli­ci­té et sin­cé­ri­té, écri­vain, mère, amie, fé­rue de lit­té­ra­ture, de pein­ture, de théâtre, de poé­sie.

Qu’est-ce qui vous im­pres­sion­nait tant chez Na­tha­lie Sar­raute ? Son calme, sa gen­tillesse, sa sim­pli­ci­té et der­rière ces ap­pa­rences, son in­tel­li­gence, sa pro­fon­deur, son re­gard sur les êtres et bien sûr ce qu’elle en a écrit… des Tro­pismes.

Pres­sen­tiez-vous ces qua­li­tés à tra­vers ses livres ? J’avais lu une par­tie de son oeuvre, j’avais de l’ad­mi­ra­tion pour l’écri­vain, mais je ne pres­sen­tais pas la femme qu’elle était vrai­ment. C’est en la fré­quen­tant que j’ai pu lier son oeuvre à son pas­sé, son en­fance et à la femme qu’elle était de­ve­nue.

Qu’ai­mait-elle chez vous pour vous ou­vrir ain­si son coeur ? Ce­la a com­men­cé par mon si­lence qui ve­nait de très loin. C’est elle qui m’a dit re­ve­nez me voir et re­ve­nez me voir toute seule. Ce qui vou­lait dire qu’elle vou­lait me connaître. J’étais une pe­tite fille de la guerre, elle me ques­tion­nait beau­coup. Je lui ai ra­con­té mon his­toire, ma fa­mille, mon oncle ré­ sis­tant, com­ment j’avais été mê­lée à cette guerre quand mon père était pri­son­nier, com­ment j’y avais per­du ma mère. Et avec l’écri­ture de mon livre sur les En­fants d’izieu, des en­fants juifs dé­por­tés à Au­sch­witz, elle a eu pour moi une ami­tié.

Le souvenir de la guerre était im­por­tant entre vous ? Des thèmes nous ont liés, la guerre, les en­fants – j’ai un gar­çon et une fille et elle a trois filles – la des­cen­dance, la pein­ture qui a consti­tué un lien très fort entre nous deux. Elle ne vou­lait pas par­ler lit­té­ra­ture et très ra­re­ment de son écri­ture.

La ju­déi­té vous liait-elle

aus­si ? Non, elle n’en par­lait pas beau­coup. Elle a très peu écrit là­des­sus, si ce n’est ce très beau texte sur Kaf­ka et les camps d’ex­ter­mi­na­tion que j’ai mis dans le livre. Mais elle n’ai­mait pas en par­ler, si ce n’est pour me conso­ler.

Lui de­vez-vous votre amour de la pein­ture ? Cer­tai­ne­ment. Mon père me par­lait de pein­ture, j’ai fait l’école du Louvre, mais l’in­té­rêt pour la pein­ture m’est re­ve­nu grâce à elle. J’ai été à Londres parce qu’elle m’avait par­lé avec une telle ad­mi­ra­tion des toiles de la Na­tio­nal Gal­le­ry qu’il me fal­lait ab­so­lu­ment al­ler les voir.

Quelle par­tie de son oeuvre pré­fé­rez-vous ? J’ai beau­coup lu et fait lire son livre En­fance. J’aime énor­mé­ment aus­si L’usage de la pa­role, tous ses livres sur le lan­gage, Ici, Ou­vrez sont des livres peut­être plus fa­ciles que ses ro­mans. Et j’aime beau­coup son théâtre. Pour un oui ou pour un non est un chef­d’oeuvre. Je l’ai vu plu­sieurs fois, l’ai étu­dié et à chaque fois je me suis fait prendre par le mou­ve­ment qu’il y a dans cette pièce.

Re­ven­di­quait-elle son ap­par­te­nance au Nou­veau ro­man ? Elle avait des rap­ports d’ami­tié avec Robbe­grillet, lui avait beau­coup d’ad­mi­ra­tion pour elle. Ils riaient beau­

coup en­semble. Elle di­sait le Nou­veau ro­man c’est une clique de mal­fai­teurs. Ce qui plai­sait beau­coup à Robbe­grillet. C’est grâce à lui que L’ère du soup­çon est de­ve­nu in­con­tour­nable à l’époque. À la suite de ce livre qui par­lait de Flau­bert, Proust, James, Vir­gi­na Woolf, Joyce… son oeuvre a été connue des uni­ver­si­tés, par­ti­cu­liè­re­ment an­glaises et amé­ri­caines. Ce­la l’a fait voya­ger dans le monde en­tier. C’est grâce à Robbe­grillet di­sait­elle.

Beau­coup d’en­tre­tiens avec Na­tha­lie Sar­raute ont été pu­bliés, qu’est-ce qui vous a dé­ci­dé à pu­blier les vôtres ? Le film Na­tio­nal Gal­le­ry de Fre­de­rick Wise­ man. À sa mort, j’ai eu un cha­grin fou et me suis re­trou­vée dans une cer­taine so­li­tude. J’ai eu en­vie d’écrire mais j’ai su que ses filles re­fu­saient qu’on écrive sur leur mère. Et la vi­sion du film a fait res­sur­gir cer­tains de nos échanges sur la pein­ture. En sor­tant j’ai dit : je veux écrire sur Na­tha­lie Sar­raute. J’ai té­lé­pho­né à sa fille Do­mi­nique Sar­raute qui m’y a au­to­ri­sé, à condi­tion qu’il n’y ait pas de ra­con­tages, de ba­var­dages. Sin­gu­liè­re­ment ce n’est pas la lec­ture mais la pein­ture qui m’a re­mis en con­tact avec Na­tha­lie Sar­raute.

Quelle place tient la pièce « Elle est là » dans son oeuvre ? La pièce est for­mi­dable en ce qu’elle montre des êtres en­fer­més dans des pré­ju­gés et une femme, la seule, elle, qui les écoute, les re­garde, les ob­serve et, qui a sa « p’tite idée » comme di­sait Na­tha­lie Sar­raute, sa ju­geote, mais qui mal­gré ces hommes dont elle sait qu’ils vont tran­cher à la hache, prend le che­min de tra­verse.

Com­ment dé­fi­nis­sez-vous les Tro­pismes de Na­tha­lie Sar­raute ? Dans la pièce Pour un oui ou pour un non, une seule pe­tite phrase, de rien, peut pro­vo­quer des ca­ta­clysmes. C’est la dé­fi­ni­tion de ses Tro­pismes où l’on re­trouve aus­si toute sa poé­sie.

Qu’écri­vez-vous au­jourd’hui ? Je suis re­tour­né au Louvre dans le souvenir de la vi­site que j’y avais faite avec Na­tha­lie à mon bras et je me suis mise à écrire des nou­velles sur des pein­tures qui m’ont ins­pi­ré.

CONVER­SA­TIONS. Na­tha­lie Sar­raute et Ro­lande Causse. AR­CHIVES FA­MI­LIALES ET © DI CROLLALANZA

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