Créa­teurs d’un monde en ruine

Des ruines du pas­sé aux chaos du fu­tur, ar­tistes ar­chéo­logues et ar­chi­tectes, Anne et Pa­trick Poi­rier com­posent la mé­moire d’un monde qui s’au­to­dé­truit. Une ré­tros­pec­tive est à voir à Saint­étienne.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Jean-marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com Ca­ta­logue. Anne & Pa­trick Dan­ger Zones, édi­tions Di­lec­ta,

En par­cou­rant l’ex­po­si­tion d’anne et Pa­trick Poi­rier, Lóránd He­gyi parle d’« art to­tal ».

Pour le di­rec­teur gé­né­ral du Mu­sée d’art mo­derne et contem­po­rain de SaintÉ­tienne, les ins­tal­la­tions, ob­jets, images et textes du couple d’ar­tistes livrent « à tra­vers dif­fé­rents mé­dias une nou­velle vi­sion sur l’his­toire avec un re­gard de vi­sion­naires », par la créa­tion de mo­tifs et scènes ima­gi­nés dans un fu­tur proche après la ca­tas­trophe. « Pros­pec­teur du fu­tur, ils ac­tua­lisent le pas­sé. Et entre les deux… il y a la réa­li­té », ana­lyse­til.

Der­rière le titre « Dan­ger zones » le mu­sée pré­sente jus­qu’au 29 jan­vier en une qua­ran­taine d’oeuvres ma­jeures une ré­tros­pec­tive de cin­quante ans de tra­vaux d’anne et Pa­trick Poi­rier.

Ar­chi­tectes­ar­chéo­logues et « éter­nels voya­geurs » comme ils se pré­sentent vo­lon­tiers, ils ont com­men­cé à vi­si­ter, fouiller, col­lec­ter et in­ven­to­rier des sites et des ves­tiges is­sus des ci­vi­li­sa­tions an­ciennes dès leurs pre­miers tra­vaux com­muns à Rome en 1967.

« Nous avons long­temps vé­cu à Rome et en Ita­lie, voya­gé au­tour du bas­sin mé­di­ter­ra­néen, au Pro­cheO­rient, en Orient, en Asie… et tra­vaillé en Irak et en Sy­rie », com­mente Anne Poi­rier en contour­nant les vastes ta­pis fi­gu­rants des plans de ville, l’un d’un site ar­chéo­lo­gique en Irak, l’autre de la ci­té d’alep, « que nous avons fait tis­ser par des Ti­bé­tains ré­fu­giés au Né­pal, avec des fils de laine, soie et bam­bou. »

De­puis cin­quante ans, Anne et Pa­trick Poi­rier s’im­mergent to­ta­le­ment dans le con­texte des oeuvres qu’ils sont en train de créer.

Sur un large pan de mur sont ac­cro­chées les pages de leur Jour­nal de Los An­geles réa­li­sé lors d’un sé­jour d’un an en 1994­1995. « Nous y sommes ar­ri­vés peu de temps après le trem­ble­ment de terre et y avons te­nu un jour­nal, comme nous avons l’ha­bi­tude de le faire. Ici dans du pa­pier trem­pé dans la cire d’abeille, pour don­ner l’as­pect de par­che­min. Un jour­nal de l’ar­chéo­logue et un jour­nal de l’ar­chi­tecte. »

Dans la salle voi­sine une échelle de Ja­cob lu­mi­neuse et une grande croix­re­li­quaire qui ren­ferme des mou­lages de sta­tues de Dieux grecs. « Nous nous in­té­res­sons beau­coup à l’his­toire des re­li­gions », confirme Anne Poi­rier alors que sur la cloi­son la­té­rale sur­git la voix d’alain­guillaume, « voya­geur en­dor­mi », fils d’anne et Pa­trick, mort à 33 ans en 2002, sor­tie d’un do­cu­men­taire qu’il avait réa­li­sé pour l’émis­sion Me­tro­po­lis d’arte. « Un peu comme son tes­ta­ment, à chaque fois que nous le pou­vons, nous mon­trons son film. »

La der­nière salle du par­cours plonge le vi­si­teur dans un uni­vers noc­turne, fi­gé, où le temps s’est ar­rê­té. Un grand pay­sage noir, en char­bon de bois, s’en­fonce len­te­ment dans un lac d’eau sombre, glau­ que dans le­quel il se re­flète. « Cette oeuvre est is­sue d’une sé­rie que nous avons réa­li­sée à Rome dans l’obs­cu­ri­té de la Do­mus Au­rea avant sa res­tau­ra­tion, sur la mé­ta­phore de l’ou­bli », ra­conte Anne Poi­rier.

Une oeuvre puis­sante à forte ré­son­nance poé­tique qui évoque des ruines du pas­sé et qui ra­mène aux ruines mo­dernes d’exo­ti­ca qui ouvrent l’ex­po­si­tion.

« Nous sommes ici dans les ruines du fu­tur, confirme Anne Poi­rier. Cette ville qui a pous­sé toute seule, de ma­nière anar­chique, s’est dé­ve­lop­pée comme un can­cer, avec ses mé­ta­stases. »

Sur 13 mètres par 10, « to­ta­le­ment pol­luée par son ab­sur­di­té même », Exo­ti­ca nous ren­voie tris­te­ment à cer­taines ac­tua­li­tés. Dans cette même salle, l’oeuvre qui donne son titre à l’ex­po­si­tion, « Dan­ger zones » re­cons­ti­tue un ha­bi­tat de for­tune sous un dôme trans­pa­rent pour pré­ser­ver le vi­si­teur de toute conta­mi­na­tion. Re­fuge de col­lec­tion­neur, d’an­thro­po­logue ? Dans un coin de la bulle sont conser­vés des spé­ci­mens de flore, de faune, un or­di­na­teur des pre­miers temps de la tech­no­lo­gie…

De la pre­mière à la der­nière salle, Lóránd He­gyi ré­sume ain­si le par­cours : « d’où ve­nons­nous, où sommes­nous, où al­lons­nous ? »

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