Ou­vrir l’ho­ri­zon dé­mo­cra­tique

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - 7 Jours En Politique - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com Lire. My­riam Re­vault d’al­lonnes, Le mi­roir et la scène. Ce que peut la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique, Seuil.

La re­pré­sen­ta­tion po­li­tique est en crise ? Elle l’a tou­jours été, s’agace My­riam Re­vault d’al­lonnes. Et la phi­lo­sophe d’ex­hor­ter les ci­toyens à ne plus seule­ment lé­gi­ti­mer le pou­voir à tra­vers les élec­tions, mais à l’exer­cer à tra­vers des mo­da­li­tés nou­velles.

Àchaque élec­tion, sourd la ri­tour­nelle de la crise de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique. My­riam Re­vault d’al­lonnes s’abs­tient de l’en­ton­ner. Dé­mo­cra­tie et re­pré­sen­ta­tion sont, se­lon la phi­lo­sophe, an­ti­no­miques.

Vous re­met­tez en cause l’idée de crise de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique ? C’est une ques­tion de vo­ca­bu­laire. La no­tion de « crise » ren­voie à l’idée de rup­ture ou de ten­sion. Or, à l’aune de la longue du­rée, la crise sup­po­sée de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique n’est pas conjonc­tu­relle, mais struc­tu­relle, consub­stan­tielle. Ja­mais il n’y a eu d’adé­qua­tion par­faite entre re­pré­sen­tants et re­pré­sen­tés, élus et élec­teurs, ex­cep­té les États gé­né­raux de l’an­cien Ré­gime ou les pé­riodes de suf­frage cen­si­taire qui voyaient les no­tables élire des no­tables. Par­ler de crise em­pêche, par ailleurs, d’in­ter­ro­ger la no­tion de « re­pré­sen­ta­tion po­li­tique » qui ne se ré­duit pas au seul pro­ces­sus élec­to­ral ni à une simple dé­lé­ga­tion de pou­voir.

Vous vous in­té­res­sez plus aux re­pré­sen­tés qu’aux re­pré­sen­tants ? Des rois en ma­jes­té aux ors de la Ré­pu­blique, le pou­voir en re­pré­sen­ta­tion est bien con­ nu. Ce qu’est une bonne re­pré­sen­ta­tion pour les ci­toyens l’est moins. Un dé­tour par l’his­toire s’im­pose. La re­pré­sen­ta­tion po­li­tique naît avec la mo­der­ni­té. Jusque­là, le corps du roi in­car­nait le corps de la na­tion comme le dit la for­mule « Le roi est mort, vive le roi ! » Cette struc­ture théo­lo­gi­co­po­li­tique a été ba­layée par une mo­der­ni­té por­tée par la ré­vo­lu­tion scien­ti­fique ga­li­léo­co­per­ni­cienne et par la nais­sance de la po­li­tique mo­derne fon­dée sur l’éman­ci­pa­tion de l’in­di­vi­du. Le phi­lo­sophe an­glais Tho­mas Hobbes a dès lors cher­ché à as­seoir la com­mu­nau­té sur d’autres bases. Mais com­ment faire so­cié­té avec pour fon­de­ment l’exis­tence d’in­di­vi­dus sé­pa­rés et do­tés de droits préa­lables ? Le corps po­li­tique n’étant plus un fait na­tu­rel, une mé­dia­tion est né­ces­saire. La re­pré­sen­ta­tion po­li­tique est ce lien qui per­ met aux ci­toyens sé­pa­rés de se re­pré­sen­ter un de­ve­nir com­mun.

Mais ce mi­roir que la so­cié­té se tend à elle-même est équi­voque ? Deux concep­tions in­ter­fèrent, l’une pic­tu­rale, l’autre théâ­trale. La pre­mière veut une co­pie fi­dèle à l’ori­gi­nale, la se­conde ouvre à une ex­plo­ra­tion des pos­sibles. D’où cette in­jonc­tion contra­dic­toire : les re­pré­sen­tés conçoivent leurs re­pré­sen­tants comme leurs égaux voire leur re­flet et pour­tant ils les élisent parce qu’ils les es­timent mieux qua­li­fiés qu’eux pour s’ac­quit­ter de cer­taines tâches. L’oxy­more « pré­sident nor­mal » ré­sume bien cette contra­dic­tion.

La dé­mo­cra­tie se ment à elle-même ? Une confu­sion est à l’ori­gine de ce mal­en­ten­du. Si, dans la dé­mo­cra­tie an­tique, le peuple exer­çait di­rec­te­ment le pou­voir, dans les dé­mo­cra­ties mo­dernes, les ci­toyens le con­ trôlent. Dans la pre­mière, la ci­toyen­ne­té est pro­pre­ment po­li­tique et ré­side dans la par­ti­ci­pa­tion di­recte au pou­voir alors que dans la se­conde, la ci­toyen­ne­té « ci­vile » est un en­semble de droits qui de­mandent à être ga­ran­tis par le pou­voir. Le suf­frage uni­ver­sel a éten­du à tous cette pos­si­bi­li­té de contrôle, mais n’a pas don­né à cha­cun la ca­pa­ci­té d’être élu ! La dé­mo­cra­ti­sa­tion du vote n’est pas celle de l’exer­cice du pou­voir.

Ce pou­voir qui échappe au plus grand nombre nour­rit les po­pu­lismes ? En­core un pa­ra­doxe : les po­pu­lismes en­tendent court­cir­cui­ter la mé­dia­tion re­pré­sen­ta­tive au nom d’un peuple spon­ta­né­ment consti­tué alors que ce­lui­ci est le pro­duit du lien re­pré­sen­ta­tif. Le peuple n’existe pas comme un don­né na­tu­rel.

Que faire pour ré­en­chan­ter la dé­mo­cra­tie ? « La dé­mo­cra­tie, di­sait Toc­que­ville, est une forme de so­cié­té ». Elle ex­cède donc le seul jeu ins­ti­tu­tion­nel. Elle est dans le tis­su as­so­cia­tif, dans la dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive ou les ini­tia­tives ci­toyennes dont at­teste de­puis une bonne ving­taine d’an­nées l’émer­gence de ques­tions qui, comme le ma­riage pour tous, ont dy­na­mi­sé la so­cié­té. En­fin, plu­tôt que de pen­ser la re­pré­sen­ta­tion sous l’angle des iden­ti­tés, pen­sons­la sous ce­lui des ca­pa­ci­tés, à l’image des femmes qui re­ven­diquent des droits non pas au nom mais contre une pré­ten­due iden­ti­té fé­mi­nine à la­quelle elles ont été as­si­gnées.

PHI­LO­SOPHE. My­riam Re­vault d’al­lonnes.

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