« Il y a une per­ver­sion liée au pas­sé »

Jean­pierre Rioux, fon­da­teur du jour­nal ving­tième siècle ani­mait hier une table ronde à Vi­chy sur l’ou­ver­ture des ar­chives de la pé­riode 1940­1944. Une ac­tion né­ces­saire : « Elles re­viennent au peuple fran­çais ».

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Mag Dimanche - Pierre Cham­baud vi­chy@cen­tre­france.com

Il n’est pas dif­fi­cile de par­ler d’histoire, et de son pro­ces­sus de fa­bri­ca­tion, avec Jean­pierre Rioux. Le co­fon­da­teur, et ré­dac­teur en chef, de la re­vue Ving­tième siècle, an­cien ins­pec­teur gé­né­ral de l’édu­ca­tion na­tio­nale, en­chaîne les idées avec ai­sance, pose les pro­blé­ma­tiques, y ré­pond, avec un re­gard « mo­derne ». C’est fi­na­le­ment Jean Le­brun, pro­duc­teur de La marche de l’histoire, sur France In­ter, qui l’a le mieux dé­fi­ni, hier, à Vi­chy : « Nous sommes beau­coup à avoir ap­pris l’histoire avec vous… » Rencontre avec ce­lui qui a as­su­ré la mé­dia­tion de la table ronde sur l’ou­ver­ture des ar­chives de la pé­riode 19401944 au grand pu­blic. C’était hier, à l’alet­ti Pa­lace.

Quel im­pact a eu cette ou­ver­ture des ar­chives ? Elle a été, je di­rais, bien ac­cueillie. Ce­la montre que nous sommes dans une évo­lu­tion de la mé­moire de la Se­conde Guerre mon­diale. L’im­pli­ca­tion ci­toyenne est dé­sor­mais im­por­tante. Alors, ce­la peut être au nom du de­voir de mé­moire, bien en­ten­du, tel qu’il est dif­fu­sé, si­gna­lé voire ma­gni­fié dans les salles de classe. Mais il y a l’idée que le mo­ment est ve­nu, sur cette deuxième guerre mon­diale, à Vi­chy ou ailleurs, d’ad­mettre, de com­prendre, d’en­re­gis­trer un cer­tain nombre de vé­ri­tés mieux éta­blies. Mais il ne s’agit pas de lais­ser cet éta­blis­se­ment de la vé­ri­té aux seuls his­to­riens, re­pliés der­rière leurs car­tons d’ar­chives ! Il y a aus­si un en­ga­ge­ment ci­vique, et je tiens à rap­pe­ler que l’ou­ver­ture, par l’ar­rê­té de dé­cembre 2015, d’un cer­tain nombre d’ar­chives est dans un pro­ces­sus qui re­monte au XIXE siècle. L’idée que re­mettre à la na­tion, c’est­àdire aux ci­toyens, à tous les ci­toyens, le droit de consul­ter des ar­chives, ce­la fait par­tie du contrat dé­mo­cra­tique entre le pouvoir et le ci­toyen qui exerce sa sou­ve­rai­ne­té dans un re­gard per­son­nel sur le pas­sé. L’ou­ver­ture de ces nou­velles ar­chives en­té­rine quelque chose de ce genre.

Qu’est-ce que ce­la va ap­por­ter à la connais­sance que nous avons de cette pé­riode ? Il ne faut pas ima­gi­ner que ce­la n’ap­por­te­ra pas de nou­veau­tés, de ré­vé­la­tions. Beau­coup d’his­to­riens disent « on connaît dé­jà tout ce­ci par coeur, vous ver­rez bien, il n’y a rien de neuf, il n’y au­ra pas de scoops… » Reste qu’ils sont peut­être un peu im­pru­dents dans ce do­maine­là… Parce qu’il y a une exi­gence du pu­blic. Il y a des gens qui se font des illu­sions, bien en­ten­du, qui croient qu’on va éta­blir quelque chose sur des dé­non­cia­tions, des his­toires fa­mi­liales soi­gneu­se­ment ca­chées, ou sur des actes dé­lic­tueux qui n’ont pas été si­gna­lés, ou qui n’ont pas été trans­mis aux des­cen­dants… Cette exi­gence est pro­fonde, il ne faut pas la né­gli­ger. Je trouve que les his­to­riens qui pensent que tout ce­la n’abou­ti­ra à rien ont tort. Parce que ça fait par­tie de nos exi­gences d’au­jourd’hui, dans l’état ac­tuel du pays : quel est notre rap­port au pas­sé. Il ne faut pas trop pro­fes­sion­na­li­ser la consul­ta­tion de ces ar­chives : elles re­viennent au peuple fran­çais et c’est un droit lé­gi­time que chaque ci­toyen puisse y ac­cé­der. Alors bien en­ten­du, les ar­chi­vistes et les his­to­riens sont là, pour ex­pli­quer des règles de la consul­ta­tion, mais je suis très heu­reux, par exemple, que la jour­née d’hier ait été une ini­ tia­tive as­so­cia­tive, et pas une ini­tia­tive des Ar­chives, de l’édu­ca­tion na­tio­nale que sais­je… Ce­la prouve bien que sur cette ques­tion d’ar­chives nou­velle, il y a une de­mande de vé­ra­ci­té.

Y a-t-il une vraie at­tente du pu­blic ? Oui, l’ar­gu­ment dé­mo­cra­tique que je si­gna­lais est ren­for­cé par l’ère du temps. Nous vi­vons une ex­tra­or­di­naire per­ver­sion liée au pas­sé, l’idée que le pas­sé, et ô com­bien des pé­riodes comme la Se­conde Guerre mon­diale, ne se­raient que des suc­ces­sions de com­plots, de stra­té­gies va­riées qui au­raient per­mis de se dé­ro­ber à la vé­ri­té. Et dieu sait que sur le temps de Vi­chy, la thèse du com­plot, avant, pen­dant, et après a long­temps été ex­po­sée. Le tra­vail vrai sur archive, avec un en­ca­dre­ment pro­fes­sion­nel – ce­la s’est dé­jà fait sur les gé­néa­lo­gistes ama­teurs – est de sa­lu­bri­té pu­blique.

Cette at­mo­sphère com­plo­tiste que vous dé­cri­vez, estce quelque chose de nou­veau ? Oui, c’est nou­veau. Une at­ti­tude pro­vo­ca­trice, que l’on peut ap­pe­ler po­pu­lisme, est mon­tée. L’idée que « un jour les choses se­ront dé­voi­lées », « un jour, on sau­ra la vraie vé­ri­té »… Dans le po­pu­lisme, il y a le com­plot, un pro­jet des élites qui ne s’en­tendent que pour pié­ti­ner le peuple… […] Nous sommes dans un mo­ment de très grande hé­si­ta­tion. Ma seule convic­tion, c’est que le fait qu’un mot comme « ré­cit na­tio­nal » puisse émer­ger est un mo­ment im­por­tant, et as­sez neuf. Il y a tou­jours dans la for­ma­tion d’un in­di­vi­du, quel que soit son âge, l’idée qu’il faut que l’on lui ra­conte son rap­port au pas­sé. Ce n’est pas un ha­sard si l’histoire fait un mal­heur à la TV, s’il y a un si bon ci­né­ma his­to­rique ! Il faut des mots, et un agen­ce­ment des mots pour que chaque in­di­vi­du ait le sen­ti­ment qu’il par­ti­cipe, qu’il est ins­crit dans un gène pas­sé­pré­sen­ta­ve­nir. C’est im­por­tant. Et il faut le construire, le re­cons­truire, la vé­ri­té ne sort pas du puits. Et ça, peut être, c’est une porte ou­verte vers le dé­blo­cage d’une si­tua­tion très fran­çaise sur ces ques­tions­là, qui, j’es­père, se dé­noue­ra au mo­ment ou les ques­tions ma­jeures de ce pays se dé­noue­ront.

ANI­MA­TEUR. Jean-pierre Rioux était, hier, l’ani­ma­teur d’une table ronde à Vi­chy. VIC­TO­RIA PULIDO

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