De camp re­tran­ché à ca­pi­tale pro­vin­ciale

Camp re­tran­ché, cu­vette, piège, dé­sastre, bour­bier : les qua­li­fi­ca­tifs ac­co­lés à Dien Bien Phu sont nom­breux. Au­jourd’hui, c’est une ca­pi­tale pro­vin­ciale viet­na­mienne presque comme les autres. Dé­cou­verte.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Mag Dimanche - Thierry Gau­thier thierry.gau­thier@cen­tre­france.com

En cette fin d’après­mi­di en­so­leillée, le calme règne en bas, dans la « cu­vette » (1) de Dien Bien Phu. Les bruits de la pe­tite ca­pi­tale pro­vin­ciale du Nord­ouest du Viet­nam sont à peine per­cep­tibles.

Sou­dain, du haut de la col­line Eliane 2, un lourd vrom­bris­se­ment nous tire de notre tor­peur. Dans le ciel se des­sine une sil­houette blanche, toute proche, comme à por­tée de main. Sur­gi du mas­sif mon­ta­gneux, l’ap­pa­reil en ap­proche vers l’aé­ro­port au­des­sus de la ri­vière Nam Ron (ou Nam Youn) ef­fec­tue deux fois par jour la liai­son avec Ha­noï. Soixan­te­deux ans plus tard, les vols com­mer­ciaux des­ti­nés aux tou­ristes et voya­geurs lo­caux ont sup­plan­té les Da­ko­ta de l’ar­mée fran­çaise.

Dien Bien Phu. En trois courts mots, ce nom ré­sonne dans notre mé­moire col­lec­tive.

Ce camp re­tran­ché avait été conçu pour em­pê­cher les forces viet­minh ar­mées par la Chine, d’en­trer via le Laos, dont la fron­tière n’est dis­tante que de 35 ki­lo­mètres.

Le 7 mai 1954, cette cin­glante dé­faite mar­qua la fin de soixante­dix an­nées de pré­sence tri­co­lore en In­do­chine (2), scel­lée quelque temps après par les ac­cords de Ge­nève.

Lieu de souf­frances, sym­bole d’une des plus cui­santes dé­faites de l’histoire de l’ar­mée fran­çaise, Dien Bien – les lo­caux ne pro­noncent pas Phu qui si­gni­fie dis­trict – est au­jourd’hui une ville en plein es­sor, où de­voir de mé­moire et mo­der­nisme à la viet­na­mienne se cô­toient presque har­mo­nieu­se­ment.

Construite de toutes pièces sur les ruines du ha­meau his­to­rique, Dien Bien Phu, est dé­sor­mais ca­pi­tale pro­vin­ciale, de­puis qu’elle a ra­vi ce titre à Laï Chau. Cer­tains trou­ve­ront qu’il existe peu de té­moi­gnages de la ba­taille, mais avec un peu de patience, on peut as­sez ra­pi­de­ment se re­plon­ger dans l’am­biance de l’époque. Ou tout du moins l’ima­gi­ner.

D’abord et avant tout en par­cou­rant la cam­pagne à la re­cherche de col­lines, qui dé­fen­daient le camp mais aus­si et sur­tout la piste d’avia­tion.

Toutes avaient été bap­ti­sées de pré­noms fé­mi­nins : Hu­guette, Anne­ma­rie, Isa­belle, Béa­trice, Do­mi­nique, Fran­çoise, Clau­dine ou en­core Eliane. Au­jourd’hui, les tran­chées re­cons­ti­tuées d’eliane 2 – nom­mée A 1 par les Viet­na­miens – se vi­sitent.

Après quelques mi­nutes d’as­cen­sion, on per­çoit fa­ci­ le­ment ce que furent les der­niers ins­tants des sol­dats fran­çais avant les ter­ribles heures du 7 mai 1954. Un im­mense cra­tère se veut le ves­tige du pi­lon­nage de l’ar­tille­rie viet­na­mienne grâce à des ca­nons trans­por­tés à dos d’hommes ou à vé­lo et as­sem­blés en­suite au coeur de la jungle en­vi­ron­nante. Le co­lo­nel Pi­roth, pa­tron de l’ar­tille­rie fran­çaise avait as­su­ré que ja­mais les ca­nons en­ne­mis n’at­tein­draient le camp re­tran­ché. Il s’est sui­ci­dé le 14 mars, après la chute de Béa­trice, Ga­brielle et An­neMa­rie.

Dis­sé­mi­nés, no­tam­ment à proxi­mi­té de la re­pro­duc­tion du bun­ker du co­lo­nel Ch­ris­tian de Cas­tries (qui com­man­dait la place de Dien Bien Phu), quelques chars rouillés sont au­tant d’évo­ca­tion du pas­sé de la ci­té.

Mais Dien Bien, c’est sur­tout et avant tout une ville viet­na­mienne ac­tuelle comme les autres avec son ar­chi­tec­ture peu lé­chée et sa cir­cu­la­tion ca­ho­tique quand le so­leil dé­cline.

Par­tout au Viet­nam, c’est l’heure des em­bou­teillages, l’heure où la cir­cu­la­tion confine à l’anar­chie, où tra­ver­ser une rue re­lève de l’ex­ploit pour le tou­riste qui n’a pas en­core com­pris qu’il n’est qu’une chi­cane mo­bile dont les mou­ve­ments sont pris en compte par tous les chauf­feurs, qu’ils soient au vo­lant d’une belle Ber­line Al­le­mande, d’un 4X4 ja­po­nais ou au gui­don d’une moto brin­que­ba­lante sur la­quelle toute la fa­mille a trou­vé place.

Le cou­cher du so­leil, au nord Viet­nam c’est aus­si le temps de la Bia Hoi, com­pre­nez la bière pres­sion bien fraîche et bon mar­ché (5.000 dongs, soit en­vi­ron 25 cen­times d’eu­ro, le de­mi).

La ten­dance est aux grands éta­blis­se­ments, type han­gars où la lé­gère bière lo­cale est ac­com­pa­gnée de mets goû­teux sym­boles de la ri­chesse de la cui­sine viet­na­mienne. Dien Bien Phu n’échappe pas à la règle. La vie a re­pris ses droits. Ici peut­être plus qu’ailleurs.

(1) Il s’agit plu­tôt d’une vaste plaine, très lar­ge­ment dé­vo­lue à l’agri­cul­ture.

(2) Cinq en­ti­tés géo­gra­phiques consti­tuaient l’in­do­chine fran­çaise : le Cam­bodge, le Laos et trois sur le ter­ri­toire du Viet­nam : la Co­chin­chine au Sud (Saï­gon), l’an­nam au centre (Hué) et le Ton­kin au Nord (Ha­noï).

Pré­noms fé­mi­nins contre lettres et chiffres… Tran­chées, cra­tère et chars dé­cré­pis Au cou­cher du so­leil, l’heure de la bière pres­sion (très) bon mar­ché

TRIO. Le co­lo­nel de Cas­tries (au centre), le gé­né­ral Na­varre et le gé­né­ral Co­gny. La mé­sen­tente entre ces deux der­niers est sou­vent poin­tée du doigt par les his­to­riens comme une des rai­sons du fias­co stra­té­gique de Dien Bien Phu. RE­PRO­DUC­TION MU­SÉE DE LA GUERRE

CI­ME­TIÈRE. Im­pec­ca­ble­ment en­tre­te­nus, les im­menses ci­me­tières viet­na­miens (ici ce­lui de Him Lam – où se pres­sion­nant que le ci­me­tière prin­ci­pal si­tué face au Mu­sée de la guerre) donnent la me­sure du car­nage qu

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