L’abat­te­ment des sen­ti­ments

Les émo­tions, au fil des siècles, ont dé­ser­té de larges pans du monde so­cial

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Les émo­tions marquent l’histoire aus­si sû­re­ment qu’elles creusent, avec l’âge, les vi­sages. L’his­to­rienne Agnès Walch en dé­crypte les fi­gures de la Ré­vo­lu­tion à la fin du XIXE siècle.

Les émo­tions, long­temps sy­no­nymes de sen­ti­ments, ont une histoire, qui croise celle des sexes, de la fa­mille ou des classes so­ciales. « Du XVIIIE siècle au XIXE siècle, les émo­tions sont de plus en plus conte­nues, ob­serve l’his­to­rienne Agnès Walch (photo). Bien plus que de pu­deur, c’est d’une vé­ri­table trans­for­ma­tion dans leur ex­pres­sion dont il s’agit. Cette co­di­fi­ca­tion sert les hommes, certes in­vi­tés à plus de re­te­nue, au contraire des femmes en­cou­ra­gées à ex­pri­mer leurs sen­ti­ments bien sou­vent, qui pis est, sur le re­gistre de la miè­vre­rie. »

Le contrôle de soi marque la fron­tière entre sexe fort et sexe faible : « L’émo­tion de­vient alors un sen­ti­ment es­sen­tiel­le­ment fé­mi­nin et de plus en plus dé­pré­cié parce que jus­te­ment fé­mi­nin. Ce qui est va­lo­ri­sé, c’est le contrôle. »

Or, qui a le contrôle de soi a le contrôle des autres, no­tam­ment au sein de la fa­mille : « La vio­lence ré­vo­lu­tion­naire a gé­né­ré un sur­croît d’émo­tions qu’il a bien fal­lu ca­na­li­ser. L’institution fa­mi­liale s’en est ac­quit­tée, mais le Code ci­vil a pla­cé sous la coupe du chef­ma­ri­père, à l’au­to­ri­té ré­af­fir­mée et in­con­tes­tée, l’en­semble de la fa­mille. L’épouse comme les en­fants n’ont pas de ca­pa­ci­té ju­ri­dique. Sous l’an­cien Ré­gime, les femmes avaient voix au cha­pitre. Le monde so­cial était alors moins fi­gé. »

Les an­cêtres des nou­veaux pères vi­vaient donc sous l’an­cien Ré­gime : « Au XVIIIE siècle, le chef de fa­mille pou­vait s’af­fi­cher vo­lon­tiers avec un bé­bé sur les ge­noux. Il s’in­ves­tis­sait dans l’édu­ca­tion des en­fants jus­qu’à les ma­ter­ner sans cho­quer qui­conque. Le Code ci­vil a re­froi­di cet élan qui pas­sait pour na­tu­rel. C’en est fi­ni de la concep­tion du père at­ten­dri. Mais la Ré­vo­lu­tion n’a fait que pré­ci­pi­ter une évo­lu­tion à l’oeuvre tout au long du XVIIIE siècle. Le Code ci­vil de 1804 a été ré­di­gé par des ju­ristes, éle­vés dans une concep­tion ma­chiste et ins­pi­rés par le droit an­cien, dont l’am­bi­tion était d’uni­for­mi­ser et d’or­don­ner les rap­ports so­ciaux. »

Na­po­léon n’est pas seul res­pon­sable, d’au­tant moins que la bour­geoi­sie s’est aus­si em­pa­rée de la ges­tion des sen­ti­ments : « Au XIXE siècle, la nou­velle élite do­mi­nante a sin­gé la no­blesse, convain­cue que cette élite d’au­tre­fois tai­sait ses émo­tions. C’est une mau­vaise com­pré­hen­sion du code de l’hon­neur aris­to­cra­tique. »

In­té­rêts

Da­van­tage ob­nu­bi­lée par l’ar­gent, la bour­geoi­sie va aus­si faire la for­tune des mé­de­cins : « Les in­té­rêts per­son­nels pas­sant après les in­té­rêts fi­nan­ciers et pa­tri­mo­niaux, le car­can fa­mi­lial bride com­plè­te­ment l’émo­tion. Les mé­de­cins ne tardent pas à nom­mer “né­vroses” les ten­sions nées du conflit entre re­cherche ef­fré­née du pro­fit et ré­pres­sion ac­crue des sen­ti­ments. Si la bour­geoi­sie n’a pas in­ven­té le ma­riage de rai­son, les al­liances ar­ran­gées, dans la no­blesse, étaient ac­cep­tées. Les in­di­vi­dus adhé­raient da­van­tage aux va­leurs qui gou­ver­naient leur vie. »

Co­rol­lai­re­ment, c’est le corps so­cial tout en­tier qui voit ses émo­tions confis­quées : « Dans la sphère pri­vée aban­don­née aux femmes comme dans la sphère pu­blique dé­vo­lue aux hommes, les émo­tions sont ré­pri­mées jusque dans leurs ex­pres­sions spon­ta­nées et col­lec­tives, à l’exemple de la “Se­maine san­glante” du 21 au 28 mai 1871 qui mit fin à la Com­mune. La foule fait peur. Le peuple est vu comme un en­fant dont il faut cen­su­rer les opi­nions et ca­na­li­ser les émo­tions. » Mais ça, c’était hier…

Lire. Histoire des émo­tions , tome I : De l’an­ti­qui­té aux Lu­mières, sous la di­rec­tion de Georges Vi­ga­rel­lo, 560 p, et tome II : Des Lu­mières à la fin du XIXE siècle, 470 p, sous la di­rec­tion d’alain Cor­bin. À pa­raître à l’au­tomne 2017, aux édi­tions du Seuil, le tome III, De 1880 à nos jours, sous la di­rec­tion de Jean-jacques Cour­tine. 39,90 € le vo­lume.

JEAN-BAPTISTE GREUZE. L’ac­cor­dée de Vil­lage (1761) : « Aux femmes le lar­moyant, aux hommes le pa­thé­tique », com­mente l’his­to­rienne Agnès Walch. L’émo­tion vi­rile est tour­née vers l’ex­té­rieur, l’émo­tion féminine vers l’in­time. DR

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