« Le mou­ve­ment d’une gé­né­ra­tion »

Avec 100.000 em­plois nou­veaux par an, l’éco­no­mie so­li­daire marque un chan­ge­ment de so­cié­té por­té à bout de bras par une jeu­nesse avide d’uti­li­té so­ciale, d’en­ga­ge­ment ci­toyen et d’in­té­rêts col­lec­tifs.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Pro­pos re­cueillis par Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

Quel est L’ADN de l’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire, qui re­pré­sente 10 % de l’em­ploi sa­la­rié en France ? Élé­ments de ré­ponse avec Ni­co­las Du­ra­cka, en­sei­gnant et cher­cheur, membre du groupe « Com­mu­ni­ca­tion et so­li­da­ri­té », de l’uni­ver­si­té Blaise Pas­cal, à Cler­montFer­rand.

Pour­quoi l’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire (ESS), née sous la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle en ré­ac­tion au ca­pi­ta­lisme, s’im­pose-t-elle deux siècles plus tard ? Les Trente Glo­rieuses ont don­né ses heures de gloire au mo­dèle ca­pi­ta­liste, vé­hi­cu­lant l’uto­pie d’une éga­li­té et d’une éco­no­mie crois­sante à l’in­fi­ni. La crise de­puis les an­nées 1970, avec le chô­mage de masse, a ré­ac­ti­vé l’éco­no­mie so­li­daire, très an­cienne, qui puise ses ra­cines dans les no­tions his­to­riques d’une éco­no­mie do­mes­tique, de ré­ci­pro­ci­té et de don, au service de l’homme, con­trai­re­ment au mar­ché, un pro­duit du XVIIE siècle. Au XIXE siècle, à tra­vers le mou­ve­ment ou­vrier, l’as­so­cia­tion de­vient le lieu de l’ex­pres­sion po­li­tique des ci­toyens. Le rêve de 1789 se réa­lise. L’élan se brise en 1848 sous la ré­pres­sion mi­li­taire de l’état mais quelque chose sub­siste dans les gènes. C’est cet ADN qui re­naît au­jourd’hui face à un sys­tème à bout de souffle.

■ La com­mu­ni­ca­tion, in­ter­net, les ré­seaux so­ciaux on­tils per­mis aus­si à cette éco­no­mie de s’an­crer ? Le sec­teur qui est en train de ga­gner la com­pé­ti­tion de la com­mu­ni­ca­tion et du po­li­tique, c’est l’en­tre­pre­neu­riat so­cial. Cette ré­ac­ti­va­tion de l’en­tre­pre­neur roi à la sauce so­ciale n’a rien à voir avec l’his­toire de l’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire. Pour le pre­mier, le ré­seau nu­mé­rique sert le nou­vel es­prit du ca­pi­ta­lisme. Pour le se­cond, l’ou­til fa­vo­rable, c’est l’homme avant tout, puis le po­li­tique pour s’em­pa­rer de l’es­pace pu­blic, en faire un lieu de concer­ta­tion ci­toyenne, et l’éco­no­mique dans le sens de l’uti­li­té so­ciale, so­cié­tale, en­vi­ron­ne­men­tale.

■ Est-ce le mou­ve­ment d’une gé­né­ra­tion ? Ab­so­lu­ment. C’est une gé­né­ra­tion à qui l’on a dit : « At­ten­tion, l’his­toire et les ra­cines sont im­por­tantes si on ne veut pas se trom­per à nou­veau. » Une gé­né­ra­tion à qui l’on a don­né la pos­si­bi­li­té de com­prendre le pou­voir trans­for­ma­teur de l’éco­no­mie so­li­daire, qui n’est pas de la crois­sance à tout prix ou plus d’em­plois mais un en­ga­ge­ment po­li­tique et so­cial. Dans la gé­né­ra­tion pré­cé­dente, il sub­sis­tait un es­poir dans le ca­pi­ta­lisme ; la rup­ture n’était pas franche et consom­mée. Ses en­fants, au­jourd’hui, s’op­posent à la loi du mar­ché, ils veulent du temps pour vivre, ex­plo­rer la ri­chesse hu­maine, pro­té­ger la terre.

L’ESS ne court-elle pas le risque d’un re­pli sur soi avec ses em­plois pri­vi­lé­giant le lo­cal, en ré­ponse à la mon­dia­li­sa­tion ? Je crois beau­coup au small is beau­ti­ful. Se re­con­cen­trer sur le lo­cal n’est pas sy­no­nyme de re­jet de l’autre. Ce­la peu­têtre aus­si re­créer une force, une cer­taine sé­cu­ri­té, une sé­ré­ni­té. On sait que l’autre existe, que l’on peut tra­ver­ser le monde en quelques heures. Mais à l’uni­ver­sa­li­té du mon­dia­lisme, je pré­fère l’al­té­ri­té et le fé­dé­ra­lisme uni­ver­sel : les uni­tés que l’on crée dans notre quar­tier, notre vil­lage au­ront des par­ti­cu­la­ri­tés car nous sommes tous dif­fé­rents cultu­rel­le­ment, éco­no­mi­ que­ment, po­li­ti­que­ment. Un monde qui mange pa­reil, qui vit et pense pa­reil, ça ne peut pas mar­cher.

■ Le contrat de tra­vail, au coeur du sys­tème fran­çais, est-il com­pa­tible avec les as­pi­ra­tions de L’ESS ? Ce­la touche au choc consti­tu­tion­nel entre deux re­gards, deux mondes. L’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire souf­fri­ra tou­jours de l’im­po­si­tion d’un mo­dèle do­mi­nant et ar­chaïque tant qu’il ne se­ra pas re­pous­sé dans ses re­tran­che­ments. On voit bien ce qui vient de se pas­ser avec les contrats à im­pact so­cial. C’est le pire scé­na­rio pour L’ESS que ce fi­nan­ce­ment d’un pro­gramme so­cial in­no­vant par un in­ves­tis­seur pri­vé, qui re­ce­vra en cas de suc­cès une prime de la part de l’état. C’est un pillage de la col­lec­ti­vi­té pu­blique, l’in­tro­duc­tion de la spé­cu­la­tion dans un sec­teur jusque­là non mar­chand.

■ Quel est l’ap­port de la re­cherche uni­ver­si­taire à l’éco­no­mie so­li­daire ? Elle est mul­tiple et mo­bi­lise des cen­taines de cher­cheurs : an­thro­po­logues, éco­no­mistes, phi­lo­sophes, so­cio­logues, po­li­to­logues… À Cler­mont, nous sommes les seuls en France à ré­flé­chir sur la re­la­tion entre sciences de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion et éco­no­mie so­li­daire. Avec cette ques­tion : « Est­ce que la com­mu­ni­ca­tion peut fa­ci­li­ter une trans­for­ma­tion de la so­cié­té ? »

Ré­ponse ? L’éco­no­mie so­li­daire ne peut uti­li­ser les ou­tils du mar­ke­ting (per­sua­der l’autre pour lui vendre un pro­duit) et du ma­na­ge­ment em­ployés par les en­tre­prises. Ce qui lui est propre, ce sont des in­di­vi­dus qui se re­trouvent dans l’ac­tion par­ta­gée, pas dans le dis­cours. Ils pro­duisent quelque chose en­semble : mon­naie lo­cale, sys­tème d’échange lo­cal, AMAP, re­cy­cle­rie… L’uni­ver­si­té fo­raine, dans le quar­tier de La Gau­thière, à Cler­mont­fer­rand, en est un for­mi­dable exemple : on n’a pas uti­li­sé de flyers ou in­ter­net pour com­mu­ni­quer mais on a ima­gi­né un ver­ger avec les ha­bi­tants, construit en­semble des ni­choirs pour les oi­seaux, des ca­banes. Et alors que les ha­bi­tants du quar­tier se sont em­pa­rés du pro­jet, au mo­ment même où les gens sont sa­tis­faits, que l’in­té­rêt col­lec­tif émerge, on ar­rête tout. Les po­li­tiques ont dé­ci­dé qu’il fal­lait pas­ser à autre chose. Mais cette ex­pé­rience re­bon­di­ra ailleurs, j’en suis sûr.

L’ESS en Au­vergne a-t-elle une spé­ci­fi­ci­té ? Pas du point de vue du vo­lon­ta­risme po­li­tique, con­trai­re­ment à la Pi­car­die. Peu­têtre plus dans un ter­ri­toire mar­qué : le fait d’une contrainte géo­gra­phique comme dans les Com­brailles rend plus né­ces­saire d’être en­semble. On re­trouve ce dy­na­misme col­lec­tif du cô­té d’am­bert, de la Mon­tagne bour­bon­naise, sur le mas­sif du San­cy.

TER­RAIN. Geof­frey Vo­lat, co-pré­sident du GENIES évo­quant, à Mou­lins, l’en­ga­ge­ment des étu­diants dans l’éco­no­mie so­li­daire. PHO­TO FRAN­ÇOIS-XA­VIER GUTTON

NI­CO­LAS DU­RA­CKA. En­sei­gnant et cher­cheur.

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