Mo­der­ni­té du Se­cond Em­pire

Art du pa­raître et éclec­tisme du goût, le Se­cond Em­pire (1852­1870) pré­fi­gure notre so­cié­té du spec­tacle. Le Mu­sée d’or­say consacre une ex­po­si­tion à cette époque mal ai­mée des Fran­çais. À voir jus­qu’au 15 jan­vier.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

Les fastes de la « fête im­pé­riale » et l’hu­mi­liante dé­faite de 1870 contre la Prusse ont long­temps ter­ni la ré­pu­ta­tion du Se­cond Em­pire. L’époque fut sus­pec­tée de n’avoir été qu’un temps de di­ver­tis­se­ments, d’af­faires et de vices, tel que le dé­crit Zo­la dans ses ro­mans écrits sous la IIIE Ré­pu­blique.

L’époque pour­tant fut celle d’une pros­pé­ri­té sans équi­valent au XIXE siècle et de bou­le­ver­se­ments so­ciaux in­édits. Temps d’abon­dance, d’eu­pho­rie et de cé­lé­bra­tions mul­tiples (po­li­tiques, éco­no­miques, re­li­gieuses et ar­tis­tiques), les an­nées 18501860 ap­pa­raissent au­jourd’hui comme le pi­vot qui voit naître « la France mo­derne » (Gam­bet­ta).

Pour cé­lé­brer ses 30 ans cet au­tomne, le mu­sée d’or­say se penche pour la pre­mière fois sur cette pre­mière so­cié­té du spec­tacle et de la consom­ma­tion dont nous sommes les hé­ri­tiers. L’ex­po­si­tion mêle pein­tures, sculp­tures, pho­to­gra­phies, des­sins d’ar­chi­tec­ture, ob­jets d’art et bi­joux dans un par­cours foi­son­nant et thé­ma­tique construit au­tour de grandes ques­tions es­thé­tiques et so­ciales qui n’ont rien per­du de leur ac­tua­li­té : l’art au service de la co­mé­die au pou­voir, l’in­di­vi­du et son image, le goût de l’ob­jet et du dé­cor, les di­ver­tis­se­ments nou­veaux de la so­cié­té, les grands évé­ne­ments ar­tis­tiques que sont les Sa­lons et les Ex­po­si­tions uni­ver­selles.

Dans une so­cié­té ob­sé­dée par son image, le por­trait est le genre­roi de la bourgeoisie triom­phante. Au point qu’émile Zo­la dé­nonce l’in­fla­tion de ces toiles qui me­nacent d’en­va­hir le Sa­lon de pein­ture et de sculp­ture. Grand or­don­na­teur de ce nar­cis­sisme, Win­te­rhal­ter est le peintre de la cour im­pé­riale, sé­duite par sa ma­nière réa­liste mâ­ti­née de Gains­bo­rough ou de Wat­teau.

Autre por­trai­tiste in­con­ tour­nable, Ingres, dont le por­trait de Ma­dame Moi­tes­sier stu­pé­fait tou­jours par la pose étrange, re­prise d’une fresque d’her­cu­la­num, l’at­ten­tion por­tée à la robe du mo­dèle et le jeu de mi­roir.

Di­rec­te­ment ins­pi­ré de la pein­ture, le por­trait est aus­si pho­to­gra­phique avec Na­dar ou Mayer. Plus de 350 ate­liers sont en ac­ti­vi­té fin 1860 et l’on in­vente le por­trait­carte, an­cêtre de la carte de vi­site et de celle d’iden­ti­té.

Le sou­ci du pa­raître s’ex­prime aus­si dans les fêtes, dont le Pa­ris im­pé­rial est la ca­pi­tale en Eu­rope. Les grands bals aux Tui­le­ries réunissent plu­sieurs mil­liers de per­sonnes. Les soi­rées cos­tu­mées sont fré­quentes. La com­tesse de Cas­ti­glione ri­va­lise en ma­tière de tra­ves­tis­se­ments avec l’im­pé­ra­trice, ap­pa­rue tour à tour en oda­lisque, en per­son­nage d’un ta­bleau d’hol­bein, en reine d’étru­rie…

La fa­mille im­pé­riale est une par­faite illustration de l’éclec­tisme do­mi­nant. À la de­mande de Na­po­léon III, l’ar­chi­tecte Viol­let­leDuc res­taure dans le style néo­go­thique le châ­teau de Pier­re­fonds, près de Pa­ris. La prin­cesse Eu­gé­nie, épouse de l’em­pe­reur, achète des meubles clas­siques du XVIIIE, quand elle n’en fait pas fa­bri­quer des co­pies.

Le prince Na­po­léon­jé­rôme, cou­sin de l’em­pe­reur, fait bâ­tir pour sa maî­tresse, la co­mé­dienne Ra­chel, une villa pom­péienne avec atrium, pein­tures mu­rales et res­ti­tu­tions des cou­leurs d’époque. Dé­truite en 1891, elle se trou­vait à deux pas d’une villa mau­resque et d’un palais néo­go­thique.

En 1863, Ma­net pré­sente au Sa­lon « Le Dé­jeu­ner sur l’herbe », au­jourd’hui dans les col­lec­tions du Mu­sée d’or­say. Le ta­bleau est re­fu­sé et quelque 3.000 autres avec lui (sur 6.000 pré­sen­tés). De­vant les protestations, Na­po­léon III crée un Sa­lon des re­fu­sés. « Nous avons vou­lu faire une sorte de stra­ti­gra­phie sur l’état de la pein­ture en 1863 », ex­plique Paul Per­rin, un des conser­va­teurs de l’ex­po­si­tion avec Yves Ba­detz et Ma­rie­paule Vial.

L’art au service de la co­mé­die au pou­voir

Ex­po­si­tion uni­ver­selle

Le chef­d’oeuvre de Ma­net est pré­sen­té avec d’autres ta­bleaux pro­po­sés la même an­née, dans l’ac­cro­chage ser­ré de l’époque : des nus ro­co­co de Ca­ba­nel (Na­po­léon III lui achète sa Vé­nus), « La Chasse aux fau­cons » de Fro­men­tin, un des ta­bleaux les plus com­men­tés se­lon Paul Per­rin, ou « Les Ven­danges en Bour­gogne » de Charles Dau­bi­gny.

Onze mil­lions de per­sonnes vi­sitent l’ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1867, apo­gée du ré­gime. Pa­ris est en plein tra­vaux, l’opé­ra est in­ache­vé, seule la fa­çade est de­bout.

« L’ex­po marque une in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du goût, ex­plique Yves Ba­detz, toute l’eu­rope com­mence à avoir le même goût. » Bé­ni­tier de cris­tal, vases mo­nu­men­taux de Sèvres mon­tés sur rou­le­ment à bille : ces tours de force cô­toient un très mo­derne fau­teuil de Tho­net, pré­fi­gu­ra­tion du de­si­gn.

« Sous le Se­cond Em­pire, toutes les pos­si­bi­li­tés s’ouvrent au goût, il n’y a pas une mode, il y a des mil­liers de modes », sou­ligne Yves Ba­detz.

IMAGE. La dé­co­ra­tion et l’amé­na­ge­ment des in­té­rieurs, écrins de la so­cié­té nouvelle du Se­cond Em­pire, font l’ob­jet d’un soin par­ti­cu­lier où sont pré­sen­tés ob­jets de col­lec­tions et mo­bi­lier flam­bant neuf. © MU­SÉE D’OR­SAY-SO­PHIE BOEGLY

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.