C’est tou­jours la même his­toire

Une en­quête au­près de 7.000 élèves de 11 à 19 ans l’af­firme

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Septième jour - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tra­france.com

A écou­ter les an­ciens, l’his­toire c’est du pas­sé. Les jeunes gé­né­ra­tions ne s’y in­té­res­se­raient plus. Que nen­ni : une en­quête di­li­gen­tée par la so­cio­logue Fran­çoise Lan­theaume et l’his­to­rien Jo­ce­lyn Lé­tour­neau prouve le contraire.

Les « co­pies » d’his­toire sont, dans l’en­semble, plu­tôt bonnes. Deux émi­nents pro­fes­seurs le cer­ti­fient. La so­cio­logue Fran­çoise Lan­theaume (pho­to) et l’his­to­rien Jo­ce­lyn Lé­tour­neau ont, en 2011­2012, di­ri­gé une vaste en­quête in­ter­na­tio­nale au­près de 7.000 élèves âgés de 11 à 19 ans. Fran­çais prin­ci­pa­le­ment, mais aus­si, suisses, ca­ta­lans et al­le­mands, ces élèves ont ré­pon­du à un ques­tion­naire les in­vi­tant à ra­con­ter li­bre­ment « leur » his­toire na­tio­nale.

Eh bien, leurs « co­pies » n’ont rien à en­vier ou si peu à celles de leurs glo­rieux aî­nés, convain­cus que les nou­velles gé­né­ra­tions sont in­cultes en ma­tière d’his­toire. Il se trou­ve­ra tou­jours quelques es­prits grin­cheux pour at­tri­buer ces bons ré­sul­tats à la mul­ti­pli­ci­té des sources au risque d’un récit dé­cou­su. Qu’ils se ras­surent : les élèves tiennent un dis­cours tout ce qu’il y a de co­hé­rent.

« C’est d’abord dans la sphère sco­laire que les élèves s’ap­pro­prient les connais­sances his­to­riques, re­lève Fran­çoise Lan­theaume, à tra­vers les cours, les ma­nuels, les vi­sites ou les pro­jets de classe ou d’éta­blis­se­ment. La fa­mille joue un rôle non né­gli­geable. Dans cer­tains ré­cits, la mé­moire fa­mi­liale au­tour de la dé­por­ta­tion ou l’op­pres­sion des pro­tes­tants, par exemple, est très pré­sente. Chez les élèves plus âgés, la fa­mille reste un lieu de dé­bat à pro­pos de su­jets his­to­riques. Les com­mé­mo­ra­tions pu­bliques im­prègnent da­ van­tage les plus jeunes. Les écoles y sont sou­vent im­pli­quées. »

« La sur­prise, pour­suit­elle, vient du fait qu’in­ter­net, dont ils ont un tout autre usage, mais aus­si les livres et les films n’in­ter­viennent que très peu dans la cons­ti­tu­tion de ce sa­voir. Sans doute les élèves ne les si­tuen­tils pas sur le même plan que l’école ? L’en­quête date de 20112012 et, peut­être, le poids d’in­ter­net a­il évo­lué de­puis… »

Prin­cipes po­li­tiques

Et sur la forme ? « Les ré­cits que les élèves ont éla­bo­rés tranchent avec les en­sei­gne­ments qu’ils ont re­çus, sou­ligne la so­cio­logue. Mais il ne s’agis­sait pas d’un de­voir sco­laire. Reste que des an­nées 1970 au dé­but des an­nées 2000, parce qu’as­so­ cié au fa­meux ro­man na­tio­nal, le récit avait été plus ou moins ban­ni des salles de classe. L’his­toire scien­ti­fique s’ac­cor­dait mieux au tra­vail de ré­flexion à par­tir de do­cu­ments. Ce­pen­dant, dans les ques­tion­naires, les élèves ont re­cou­ru au récit avec des per­son­nages et qua­si­per­son­nages, la France no­tam­ment. Les per­son­nages, même en l’ab­sence de récit, n’ont ja­mais dé­ser­té les cours. Par ailleurs, au ci­né­ma, à la té­lé­vi­sion ou au coeur de la mé­moire fa­mi­liale, les per­son­nages sont om­ni­pré­sents. »

Le récit sup­pose un dé­but et sur­tout une fin, au double sens du mot : « Les élèves fran­çais ont une conscience his­to­rique très forte, bien plus que dans d’autres pays. Une chro­no­lo­gie, même confuse par­fois, or­ga­nise leurs connais­sances. En fait, leur lec­ture de l’his­toire est ré­tros­pec­tive. Ils lisent et re­lient les évé­ne­ments jus­qu’à ar­ri­ver au monde ac­tuel, le leur. Les grands prin­cipes po­li­tiques qui gou­vernent les ré­gimes dé­mo­cra­tiques en sont le fil conduc­teur. Les élèves ont une vi­sion très pro­gres­siste : le sens de l’his­toire de France, pour eux, est d’al­ler vers plus de li­ber­té et d’éga­li­té. Tous ne font pas com­men­cer leur récit aux Gaulois, mais à des mo­ments clés qui ont frap­pé leur ima­gi­na­tion comme la Ré­vo­lu­tion, la Pre­mière ou la Deuxième Guerre mon­diale, voire le Big Bang pour les plus pe­tits ! »

Ga­le­rie de per­son­nages

« Bref, in­siste la so­cio­logue, ils se sentent par­tie pre­nante de quelque chose qui les dé­passe. Ils écrivent d’ailleurs sou­vent “nous”. Ils par­ti­cipent d’un même ima­gi­naire na­tio­nal. À preuve, en Bour­gogne et en Rhône­alpes, deux ré­gions conti­nen­tales, comme en Corse et à La Réu­nion, deux ré­gions in­su­laires, c’est la trame na­tio­nale qui struc­ture le récit des élèves, bien plus que la trame lo­cale. En Corse et à La Réu­nion, les élèves sont sim­ple­ment plus em­pha­tiques, plus en­thou­siastes s’agis­sant de leur ré­gion. De même, sur l’en­semble des ré­cits, l’in­fluence de la di­ver­si­té des ori­gines des élèves ap­pa­raît peu. On y re­trouve la même ga­le­rie de per­son­nages : Clo­vis, Char­le­magne, Louis XIV, Louis XVI, Na­po­léon, le gé­né­ral de Gaulle, et le même fil rouge pro­gres­siste qui érige le peuple, plus que les” grands hommes “, en hé­ros de l’his­toire, au dé­tri­ment de faits his­to­riques qui n’entrent pas dans cette construc­tion nar­ra­tive. Ain­si, la guerre d’al­gé­rie est peu évo­quée, un peu plus dans les quar­tiers po­pu­laires. »

Bref, le pas­sé a de l’ave­nir !

Lire. Le récit du com­mun. L’his­toire na­tio­nale ra­con­tée par les élèves, sous la di­rec­tion de Fran­çoise Lan­theaume (Uni­ver­si­té Lyon 2) et Jo­ce­lyn Lé­tour­neau (Uni­ver­si­té La­val, à Qué­bec), Presses uni­ver­si­taires de Lyon, 2016, 18 eu­ros.

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