L’histoire tra­gique de la châ­te­laine aux deux pré­ten­dants

Chaque jour, votre jour­nal pro­pose un conte d’an­tan pour les veillées d’hi­ver

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - La une -

Re­trou­vez, chaque jour dans nos pages Fes­ti­vi­tés, les récits ti­rés des lé­gendes tra­di­tion­nelles d’au­vergne et du Li­mou­sin.

La belle était ca­pri­cieuse. Après avoir ré­cla­mé une ri­vière creu­sée dans des gorges pro­fondes et des cas­cades, elle s’en­ti­cha d’une for­te­resse. Mais elle fi­nit dans le gouffre qui en­glou­tis­sait la ri­vière.

C’est dans le Li­mou­sin. Comme on dit : « Il était une fois… » Une jeune fille, châ­te­laine de Gi­mel, avait deux jeunes sou­pi­rants, l’un était poète et trou­ba­dour, l’autre était ma­gi­cien. Le ma­gi­cien était prêt à tout pour conqué­rir le coeur de la belle. Même ré­pondre aux exi­gences les plus folles ou les plus in­con­grues.

C’est ain­si que la châ­te­laine de­man­da que le cours de la ri­vière Mon­tane soit re­creu­sé pour s’en­fon­cer dans de pro­fondes gorges. Ce que fit le ma­gi­cien. Elle ré­cla­ma aus­si­tôt une haute cas­cade, bouillon­nante et rou­lante d’écume. Le pré­ten­dant fit sur­gir trois cas­cades suc­ces­sives, dont la der­nière saute dans le gouffre de l’in­fer­no.

Non contente de ces mer­veilles na­tu­relles, la belle n’en avait pas fi­ni de ses ca­prices. Elle s’en­ti­cha alors d’un ma­gni­fique châ­teau, noble, puis­sant, per­ché sur un ma­me­lon do­mi­nant la vaste fo­rêt et les hautes fû­taies.

Il fal­lut huit jours au ma­ gi­cien pour réa­li­ser le pro­dige, ain­si fut éri­gé la for­te­resse de Châ­teau­brun. Il en fit une place féo­dale as­sor­tie d’un lo­gis éclai­ré, confor­table, do­mi­nant les gorges de la ri­vière et les fron­dai­sons.

Mais croyez­vous que notre jo­lie ca­pri­cieuse se conten­tât de ces mi­racles ? Elle fi­nit par pro­mettre de prendre son ga­lant ma­gi­ cien pour époux à une der­nière condi­tion : qu’il la couvre de pierres pré­cieuses ! Qu’à ce­la ne tienne. Et dès le len­de­main ain­si fut fait, il li­vra des col­liers de perles, des pen­den­tifs en ru­bis, des boucles d’oreille ser­ties de sa­phirs, des chaînes en or et de rares cof­frets en émaux cham­ple­vés de l’ab­baye de Gram­mont près de Li­moges.

La jeune fille aux che­veux blonds comme les blés tar­da alors à te­nir sa pro­messe. Elle fit même tel­le­ment si­lence que son pré­ten­dant s’im­pa­tien­ta et par­tit à sa re­cherche. Pour la sur­prendre avec le poète et trou­ba­dour qui lui chan­tait comp­tine ga­lante. On ne re­vit ja­mais la jeune fille qui dis­pa­rut.

La nuit sui­vante, il se pas­sa un évé­ne­ment étrange. Ceux qui étaient en­core éveillés – ils n’étaient pas nom­breux, les nuits étaient longues, on était au coeur de l’hi­ver, les cas­cades étaient fi­gées par la glace – en furent très sur­pris. On en­ten­dit une pe­tite mu­sique mon­ter des gorges de la Mon­tane.

Les cloches des loin­tains vil­lages cam­pa­naient en se ré­pon­dant, un long cor­tège com­po­sé de che­va­liers et de gentes dames était ou­vert par des mé­nes­trels jouant du fres­tel, de la cha­lé­mie, de la harpe, et du re­bec.

Au clair de lune, l’hi­ver, lorsque les cas­cades sont fi­gées par le gel, on dis­tingue la sil­houette d’une jeune fille qui glisse sur les bruyères ” On ne re­vit ja­mais la jeune fille qui dis­pa­rut dans les tré­fonds du gouffre de l’in­fer­no

En tête al­lait la dame de Gi­mel. Quand le cor­tège eut pé­né­tré dans Châ­teau­brun, le brouillard mon­ta des gorges et es­tom­pa tout le pay­sage. Le len­de­main, quand la brume se fut dis­si­pée, au le­ver du jour, il ne res­tait rien de la bâ­tisse. Un ro­cher pour toute trace, au som­met de la col­line.

Les nuits d’hi­ver, sur­tout celles entre la Noël et l’an neuf, au­des­sus des cas­cades de Gi­mel et dans les sous­bois proches, on en­tend des chiens en course, des che­vaux au ga­lop et on dis­tingue, au clair de lune, la sil­houette fan­to­ma­tique d’une jeune fille qui glisse sur les bruyères et s’abîme dans les tré­fonds, vers le gouffre de l’in­fer­no.

De­main. Re­trou­vez un nou­veau ren­dez-vous pour vos contes des veillées d’hi­ver. Tous les contes pu­bliés en cette fin d’an­née sont des adap­ta­tions de contes an­ciens des ter­roirs d’au­vergne et du Li­mou­sin.

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