Un réa­li­sa­teur qui a sans cesse dé­ran­gé

Le film de Pe­ter Wat­kins, « Ed­ward Munch, la danse de la vie » res­sort en salle, 43 ans après

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Cinéma - Ro­bert Gui­not

Pe­ter Wat­kins, réa­li­sa­teur culte, ha­bite à Fel­le­tin (Creuse). Pour la pre­mière fois en dix ans, il rompt un très long si­lence mé­dia­tique. Il évoque, dans l’in­ter­view qu’il nous a ac­cor­dée, « Ed­ward Munch, la danse de la vie » qu’on re­dé­couvre 43 ans après son tour­nage, mais aus­si sa car­rière pro­fes­sion­nelle et le monde des mé­dias au­dio­vi­suels.

Le film du ci­néaste bri­tan­nique Pe­ter Wat­kins, « Ed­ward Munch, la danse de la vie » est sor­ti en salle en 1974. Plus de 40 ans après, il est de re­tour sur les grands écrans à l’oc­ca­sion de l’ex­po­si­tion « Mo­net, Hol­der, Munch » pré­sen­tée au Mu­sée Mar­mot­tan­mo­net à Pa­ris (1).

C’est l’oc­ca­sion de re­dé­cou­vrir un for­mi­dable do­cu­men­taire « fic­tion­na­li­sé » mais aus­si un réa­li­sa­teur ex­cep­tion­nel très dis­cret qui ha­bite de­puis plu­sieurs an­nées à Fel­le­tin.

Pe­ter Wat­kins, né en oc­tobre 1935 dans le Sur­rey, est consi­dé­ré par de nom­breux ci­né­philes comme un réa­li­sa­teur culte. On lui doit des films aus­si mar­quants que « La Com­mune (Pa­ris, 1871) », « La Bombe », « Pu­nish­ment Park » ou en­core « Pri­vi­lège » et « Les Gla­dia­teurs ». Pe­ter Wat­kins est un homme en­ga­gé qui dé­range, no­tam­ment en rai­son de sa critique des mé­dias « de masse », adeptes de ce qu’il nomme « la mo­no­forme ».

Réa­li­sa­teur ra­di­cal, pa­ci­fiste dé­ter­mi­né, il tra­vaille aux li­mites du do­cu­men­taire et de la fic­tion. C’est le cas pour « Ed­ward Munch, la danse de la vie » qu’il a tour­né en 1973 en Nor­vège. Ce film de 3 h 30, en an­glais et nor­vé­gien, est à la fois une bio­gra­phie de Munch et une au­to­bio­gra­phie de Wat­kins qui l’a conçu après avoir vi­si­té le mu­sée Munch, à Os­lo. Il a fait ap­ pel à des ac­teurs non­pro­fes­sion­nels qu’il a fil­més sur les lieux où vé­curent le peintre et ses proches. Il s’est concen­tré sur la jeu­nesse de Munch, mar­quée par des drames fa­mi­liaux, des ten­sions amou­reuses et ar­tis­tiques et la dé­cou­verte du mou­ve­ment anar­chiste. Cette oeuvre très per­son­nelle a, pour une fois, été sa­luée par la critique.

« J’ai choi­si des cou­leurs proches de celles qu’on trouve sur les toiles de Munch. Je me suis at­ta­ché à un jeune peintre, bles­sé par les cri­tiques, re­je­té par la bour­geoi­sie, qui se ré­fu­gie chez les anar­chistes. Il veut être re­con­nu à la hau­teur de son ta­lent. Bien sûr, tout comme le dis­tri­bu­teur, je suis très heu­reux du re­tour d’un film qui m’est cher », nous a dé­cla­ré Pe­ter Wat­kins.

Une oeuvre sans conces­sion

Cette re­dé­cou­verte in­cite le réa­li­sa­teur à évo­quer, pour nous, son pre­mier film (« The Field of Red ») ins­pi­ré par la Guerre de Sé­ces­sion aux États­unis, puis le sui­vant « Le Jour­nal d’un sol­dat in­con­nu », qu’il si­tue dans la Pre­mière Guerre mon­diale.

Ses vé­ri­tables dé­buts de ci­néaste pro­fes­sion­nel datent de 1964 avec « La ba­taille de Cul­lo­den » et sur­tout « La Bombe » dans le­quel il filme une at­taque ato­mique sur le Kent et ses consé­quences (il est par­ti de do­cu­ments liés à Hi­ro­shi­ma).

« J’ai tou­jours été op­po­sé à l’idée d’ob­jec­ti­vi­té. Tout le ci­né­ma ré­sulte d’une construc­tion sub­jec­tive. La BBC, par exemple, fait croire qu’elle est in­dé­pen­dante, ce qui est faux. Aus­si, elle a dé­ci­dé de ne pas dif­fu­ser “La Bombe”. C’est de ce mo­ment­là que com­mencent mes pro­blèmes avec les mé­dias ».

En 1966, Wat­kins tourne « Pri­vi­lège », consa­cré à l’avè­ne­ment mé­dia­tique d’une pop­star. Bien vite, « Pri­vi­lège » est re­ti­ré des écrans et la si­tua­tion outre­manche du réa­li­sa­ teur se dé­té­riore. Il quitte l’an­gle­terre pour la Suède où il tourne, en 1969, « Les Gla­dia­teurs », film qui porte sur la me­nace d’une guerre mon­diale. Ca­bale du monde de l’au­dio­vi­suel et nou­vel exil.

Pe­ter Wat­kins part pour les USA où il se consacre en 1970 à « Pu­nish­ment Park », ins­pi­ré par la po­li­tique du pré­sident Ri­chard Nixon au Viet­nam. La critique fus­tige le long­mé­trage qui, à New­york, est re­ti­ré de l’af­fiche quatre jours après sa sor­tie. Sui­vra, en Nor­vège, « Ed­ward Munch, la danse de la vie ».

Mais, bien vite, le réa­li­sa­teur re­vient sur le ter­rain po­li­tique avec « The Se­ven­ties people » tour­né au Da­ne­mark en 1973, consa­cré au taux éle­vé de sui­cides chez les jeunes Da­nois. Face aux vio­lentes at­taques, le film est re­ti­ré de l’af­fiche.

« The Trap », té­lé­film sur le thème du nu­cléaire, est sui­vi par « Eve­nin­gland », réa­li­sé à Co­pen­hague. Il dé­nonce la construc­tion de sous­ma­rins pour la France. Le su­jet est ex­plo­sif, la critique se dé­chaîne, le film au­ra une brève exis­tence. Suit « Le Voyage » tour­né dans douze pays, d’une du­rée de 14 h 30. Ce plai­doyer contre le nu­cléaire est re­fu­sé par toutes les té­lé­vi­sions.

Puis, c’est « Le li­bre­pen­seur » et en­fin, en 1999, « La Com­mune » (2), oeuvre ma­jeure, tour­née en France, à Mon­treuil, dans les an­ciens studios de Mé­liès. Wat­kins re­cons­ti­tue la Com­mune dans une forme théâ­tra­li­sée, re­met­tant en cause sa ma­nière de fil­mer, pas­sant de 1871 aux grèves de 1995. Arte, co­pro­duc­teur du film, re­fuse de dé­fendre cette oeuvre, la ju­geant trop longue et trop com­plexe. Pour­tant, Les In­ro­ckup­tibles sa­luent « un Ov­ni dans le pay­sage au­dio­vi­suel : une oeuvre à part, belle et cris­pante, qui dy­na­mite les mé­ca­nismes de créa­tion ha­bi­tuels ».

(1) Ex­po­si­tion à voir jus­qu’au 22 jan­vier. Le film est sor­ti le 23 no­vembre d’abord à Pa­ris, en ré­gions en­suite. Il est éga­le­ment dis­po­nible en DVD.

(2) « La Com­mune » est le der­nier long­mé­trage du réa­li­sa­teur. Il a été réa­li­sé en 2000, avec 212 ha­bi­tants de la ré­gion pa­ri­sienne mais aus­si du Li­mou­sin et de quelques autres ré­gions. Dis­po­nible en ver­sion fran­çaise chez 13 Pro­duc­tion et Do­riane Films (375 mi­nutes).

« Je suis très heu­reux du re­tour d’un film qui m’est cher » Su­jets ex­plo­sifs et films re­ti­rés de l’af­fiche

PE­TER WAT­KINS. Le réa­li­sa­teur chez lui à Fel­le­tin (Creuse) de­vant l’af­fiche d’une ex­po­si­tion consa­crée à Munch.

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