Le re­por­ter et la « brute san­gui­naire »

Un his­to­rien a pis­té Fé­lix Ron­se­rail char­gé des af­faires cri­mi­nelles au Mo­ni­teur du Puy­de­dôme

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Puy-de-Dôme - Jean-paul Gon­deau

Qu’on vous ra­conte la vie et les oeuvres de Fé­lix Ron­se­rail, « ré­dac­teur en se­cond » du Mo­ni­teur, char­gé des faits divers à la pré­ten­due Belle Époque… Ce Rou­le­ta­bille cler­mon­tois pé­tillait de ly­risme en por­trai­tu­rant la « brute san­gui­naire » au­teur du « plus abo­mi­nable des crimes ».

Ce n’était pas un mo­dèle de so­brié­té notre in­tré­pide Fé­lix Ron­sé­rail ! Ce « ré­dac­teur en se­cond » du Mo­ni­teur du Puy­de­dôme, spé­cia­liste des af­faires cri­mi­nelles à la Belle Époque, avait tout un four­ni­ment de su­per­la­tifs qu’il éta­lait avec pro­fu­sion dans ses ar­ticles fleuve.

« Ef­froyable », « ré­pu­gnant », « épou­van­table », « in­fâme », « abo­mi­nable », « mons­trueux » qua­li­fiaient les for­faits per­pé­trés par les Guillaume Cour­mier, tru­ci­deur de cinq per­sonnes en 1911 à Vic­le­comte, Rous­sel père et fils qui avaient broyé à coup de pierres la tête d’un pro­prié­taire de car­rière sur la route de Sayat en 1907 ou en­core Jo­seph Qua­tre­sous qui avait ha­ché sa belle­fa­mille à Me­dey­rolles, près d’am­bert, en 1906.

« J’ai vu rouge »

« Je suis un mi­sé­rable, j’ai vu rouge » pleur­ni­che­ra de­vant le juge la « brute san­gui­naire » avant de se dé­faus­ser sur le Père éter­nel : « C’est Dieu qui l’a vou­lu ! ». Le re­por­ter du Mo­ni­teur achè­ve­ra son ar­ticle avec une maes­tra tra­ge­diente, dé­cri­vant la volte­face théâ­trale de Qua­tre­sous : « Oui, c’est moi ! J’ai dé­si­ré la mai­son, les vaches, les champs, les pa­tu­rages, les prés de mon beau­père ».

Mais soyons ma­gna­nime tant la phra­séo­lo­gie jour­na­lis­tique re­flète son époque, ses cer­ti­tudes mo­rales et phi­lo­so­phiques, ses sen­si­bi­li­tés po­li­tiques et re­li­gieuses, ses connais­sances psy­cho­lo­giques et psy­chia­triques…, Fé­lix Ron­sé­rail, plu­mi­tif star du Mo­ni­teur de 1895 à 1919, fut une sorte d’al­bert Londres à rayon­ne­ment lo­cal au­quel son mé­mo­ria­liste, Sé­bas­tien Sou­lier, spé­cia­li­sé dans l’étude de la chro­nique ju­di­ciaire (voir ci contre), ac­corde la « qua­li­té d’écri­ture ».

Il est vrai que ce ro­man­cier du quo­ti­dien avait le sens ha­le­tant du sus­pens. Té­moin sa mise en scène des aveux du « mons­trueux » Cour­mier : « Il s’ar­rête, se re­cueille, se pro­mène de long en large dans le ca­bi­net du juge puis, brus­que­ment, et tout d’une traite, ra­conte… ». De l’ar­ti­fice ? « N’ou­bliez pas qu’à l’époque la so­cié­té était sans image » plaide Sé­bas­tien Sou­lier.

Si ce­lui­ci a choi­si de po­ser sa loupe sur le tra­vail de la presse entre le se­cond em­pire et la pre­mière guerre, c’est qu’elle y connût « l’âge d’or », et ce grâce aux pro­grès ma­té­riel et tech­nique : « L’au­to­mo­bile de­vient le transport pri­vi­lé­gié qui per­met d’en­quê­ter plus loin et le té­lé­phone se sub­sti­tue au té­lé­graphe ».

Le Rou­le­ta­bille cler­mon­tois s’est d’ailleurs aven­tu­ré « deux fois » à Me­dey­rolles, « à cent deux ki­lo­mètres de Cler­mont, dans un pays d’une sau­vage beau­té ». Il rap­por­te­ra que le pay­san fort obli­geant qui lui a in­di­qué la route de la « mai­son du crime » s’est ré­vé­lé être l’as­sas­sin Qua­tre­sous ! Mais Sé­bas­tien Sou­lier ne pa­rie­rait pas un eu­ro sur la vé­ra­ci­té de l’anec­dote…

Cet âge d’or de la presse pa­pier a tout de la corne d’abon­dance : 237 jour­naux dans le Puy­de­dôme, dont Le Mo­ni­teur et ses 17.000 lec­teurs, do­mi­nant l’ave­nir du Puy­de­Dôme, le Pe­tit Cler­mon­tois, Le Cour­rier de Li­magne, l’al­bum de Thiers, Riom Jour­nal, le Mo­ni­teur d’is­soire, etc.

« Tous n’avaient pas plus de quatre pages et beau­coup étaient éphé­mères » tem­père Sé­bas­tien Sou­lier qui dit la va­ni­té des choses et des êtres : « Il suf­fi­sait qu’un im­pri­meur, ou un po­li­ti­cien, veuille exis­ter so­cia­le­ment et po­li­ti­que­ment et il créait son pe­tit jour­nal ».

La po­li­tique, par­lons­en ! Elle se jouait par­fois de l’ob­jec­ti­vi­té des faits, Fé­lix Ron­se­rail, sa­la­rié d’un jour­nal « ré­pu­bli­cain ra­di­cal » se fai­sant un ma­lin plai­sir d’écrire que le « bes­tial Qua­tre­sous » avait vou­lu de­ve­nir prêtre… Au grand dam de son concur­rent l’ave­nir du Puy de Dôme, ré­pu­té conser­va­teur.

Iné­vi­table com­pa­ra­tif, Sé­bas­tien Sou­lier es­time que le jour­na­liste d’au­jourd’hui se montre « plus neutre » – di­sons plus re­te­nu – et ne dé­cèle pas for­cé­ment « l’in­sou­ciance inerte de la brute » dans le re­gard de l’ac­cu­sé de­vant ses juges.

« Le tran­choir brille »

Le ré­qui­si­toire du pro­cu­reur Sou­lier ne fait pas dans l’in­dul­gence : « L’ac­tua­li­té cri­mi­nelle ré­vèle une per­cep­tion des cam­pagnes et du mi­lieu ur­bain pro­lé­taire com­plè­te­ment in­fluen­cés par l’ap­par­te­nance des jour­na­listes à une élite so­ciale et in­tel­lec­tuelle bour­geoise et ci­ta­dine. Pour eux l’exo­tisme, c’était Am­bert… ». Que les Am­ber­tois par­donnent à nos aîeux ! Pour au­tant, on ne ju­ge­ra pas qu’un siècle plus tard, nos confrères pa­ri­siens aient une vi­sion plus éclai­rée de la pro­vince…

Et ces pré­ju­gés étaient d’au­tant plus dom­ma­geables à l’époque que la guillo­tine était pro­mise à la plu­part des cou­pables. Chez Ron­se­rail, le compte ren­du d’une exé­cu­tion, en 1885, à Riom, est pré­texte à un gla­çant mor­ceau de bra­voure : « Le tran­choir brille, le pa­nier s’ouvre – énorme – comme un gouffre et le trou de la lu­nette semble une lu­carne qui don­ne­rait sur des abîmes in­con­nus ». Le Hu­go des Con­tem­pla­tions n’avait qu’à bien se te­nir !

Le mot de la fin re­vien­dra à cet avo­cat qui le fé­li­cite pour « la fa­çon si vi­vante » (sic) dont il a re­la­té la dé­ca­pi­ta­tion de son client » ! De l’hu­mour ? Al­lez sa­voir…

Cet avo­cat qui le fé­li­cite pour « la fa­çon si vi­vante » dont il a re­la­té la dé­ca­pi­ta­tion de son client…

PHOTOTHÈQUECG63-COL­LEC­TION LOUIS SAUGUES

RA­RIS­SIME. La pho­to jour­na­lis­tique s’est gé­né­ra­li­sée dans les an­nées 1900 avec l’ap­pa­ri­tion de la si­mi­li­gra­vure. Voi­ci celle de Jo­seph Qua­tre­sous, as­sas­sin de la fa­mille Chelles, qui fut ven­due – fait ra­ris­sime – sous forme de cartes pos­tales.

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