Si Noël m’était conté Mé­tis­sage cultu­rel

Noël peut se pas­ser de neige, pas de ca­deaux ni de ré­veillon. Et pour cause : la tra­di­tion a été dé­po­sée au pied du sa­pin par des siècles et des siècles d’histoire.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Dé­jà Noël ! Comme le temps passe, comme le temps presse : il a fal­lu pré­pa­rer le ré­veillon, trou­ver les der­niers ca­deaux. Le sa­pin ? Une guir­lande et le voi­là ha­billé pour l’hi­ver.

La tra­di­tion est si pro­fon­dé­ment en­ra­ci­née dans les mé­moires fa­mi­liales que la cé­lé­bra­tion de Noël semble re­mon­ter à la nuit des temps. À quelques vieilles lunes près : « Il faut en fi­nir, rec­ti­fie l’his­to­rien Alain Cabantous, avec cette an­tienne née dans les an­nées 1880 qui veut que le chris­tia­nisme se soit, au IVE siècle, cal­qué sur des rites païens, no­tam­ment ger­ma­niques et so­laires, pour or­ga­ni­ser une contre­fête. »

Fixer une date

Mais si l’ori­gine chré­tienne de Noël est digne de foi, le choix du 25 dé­cembre reste hy­po­thé­tique. Alain Cabantous en donne une ge­nèse : « L’évan­gile de Luc, le seul des quatre évan­giles à re­la­ter la na­ti­vi­té du Ch­rist, si­tue­rait sa nais­sance plu­tôt au prin­temps. C’est le pre­mier de quatre élé­ments étroi­te­ment mê­lés. Deuxième élé­ment, dans l’an­ti­qui­té, de fa­çon gé­né­rale, ce qui im­por­tait était moins la date de la nais­sance que celle de la mort. D’ailleurs c’est elle qui pré­oc­cu­pa as­sez vite les chré­tiens. As­sez vrai­sem­bla­ble­ment, celle du Ch­rist se­rait in­ter­ve­nue le 25 mars, au­tour de l’an 30, sa­chant que Jé­sus est pro­ba­ble­ment né entre ­6 et ­3. Les per­son­nages illustres ou exem­plaires se de­vaient, en outre, de mou­rir le jour an­ni­ver­saire de leur nais­sance. Soit le 25 mars pour Jé­sus à ce­ci près que, dans son cas, c’est d’abord le mo­ment de sa concep­tion sin­gu­lière et non ce­lui de sa nais­sance qui de­meu­rait le plus im­por­tant. Ain­si une concep­tion le 25 mars ren­voie à une nais­sance le 25 dé­cembre. »

Laï­ci­sa­tion

« L’évan­gile de Jean, pour­suit l’his­to­rien, livre un troi­sième élé­ment in­ter­pré­ta­tif avec ce pro­pos de Jean­bap­tiste “Il faut que Lui gran­disse et que moi je dé­croisse”. En clair, puis­qu’ils avaient six mois d’écart, Jean naît alors que les jours com­mencent à rac­cour­cir et Jé­sus, alors que les jours ral­longent. Qua­trième élé­ment, à Rome, il y avait une place à prendre entre les Sa­tur­nales, or­ga­ni­sées du 17 au 23 dé­cembre, et les fêtes des ca­lendes de jan­vier, deux pé­riodes de liesse qui met­taient l’ordre social cul par­des­sus tête et aux­quelles par­ti­ci­paient lar­ge­ment les chré­tiens. Fixer une cé­lé­bra­tion re­li­gieuse entre ces deux mo­ments per­met­tait peut­être de ca­na­li­ser les ar­deurs… Il ne s’agis­sait donc pas de concur­ren­cer une quel­conque fête du so­leil et ce, d’au­tant moins que des di­vi­ni­tés comme So­leil In­vain­cu ou Mi­thra étaient fê­tées plu­sieurs fois dans l’an­née. Le 25 dé­cembre a ain­si été cé­lé­bré par le pape Li­bère d’abord à Rome vers 354. »

La messe était dite. As­sez dis­crè­te­ment, d’ailleurs : « Jus­qu’au Xe et XIE siècles, on ne sait pas grand­chose de la fa­çon dont est cé­lé­bré Noël. Après et jus­qu’au dé­ but du XVIIIE, Noël est res­té es­sen­tiel­le­ment une fête re­li­gieuse à la fois col­lec­tive et fa­mi­liale. Avec la dé­prise du chris­tia­nisme, la fête fa­mi­liale s’est éman­ci­pée. L’an­ti­clé­ri­ca­lisme, no­tam­ment en France, s’est, quand il ne s’agis­sait pas de vou­loir l’éra­di­quer, in­gé­nié à laï­ci­ser Noël, à dé­bar­ras­ser la fête de toute ré­fé­rence chré­tienne. Les ré­gimes to­ta­li­taires du XXE siècle soit l’ont sup­pri­mé (en URSS) soit s’en sont em­pa­rés pour cé­lé­brer la nais­sance, la mère au foyer ou même la nou­velle lu­mière du na­tio­nal­so­cia­lisme por­tée par le Fü­rher. C’est après la Se­conde Guerre mon­diale que Noël est de­ve­nu la fête de la consom­ma­tion. »

Le père Noël s’y af­firme dans le pre­mier rôle : « Les XVIE et XVIIE siècles gardent la trace d’un bon­homme Noël. Mais ce­lui­ci in­car­nait l’hi­ver et n’ap­por­tait pas de ca­deaux. Chez les ca­tho­liques, c’était saint Ni­co­las qui s’en char­geait ; chez les pro­tes­tants, l’en­fant Jé­sus. L’un et l’autre étaient tou­jours flan­qués d’un double né­ga­tif sus­cep­tible de pri­ver les en­fants de leurs pré­sents. Ce per­son­nage, par­fois re­pré­sen­té dans des ta­bleaux, ha­billé en rouge avait des airs de lu­tin et la ca­pa­ci­té de pas­ser par les che­mi­nées. Sous l’in­fluence de récits fic­tifs (Wa­shing­ton Ir­ving ou Cle­ment Clarke Moore), aux États­unis, saint Ni­co­las s’est trans­for­mé en se dé­pla­çant dans les airs avec un traî­neau et en pas­sant dans les che­mi­nées pour rem­plir les chaus­settes de ca­deaux. Les images vont suivre et af­fu­bler le per­son­nage d’un vê­te­ment rouge, d’une longue barbe, fu­mant la pipe (Tho­mas Nast, 1863). »

C’est donc fort du mé­tis­sage de tra­di­tions di­verses et dif­fuses, grâce aux fa­ci­li­tés d’adap­ta­tion de cette fête, que le père Noël s’est

vé­ri­ta­ble­ment et du­ra­ble­ment im­po­sé après la Se­conde Guerre mon­diale avec, ça et là, des foyers de ré­sis­tance : « En Ita­lie, c’est la “Ba­fa­na”, une sorte de sor­cière qui ap­porte les ca­deaux. En Lor­raine ou dans les ré­gions ca­tho­liques suisses, c’est tou­jours saint Ni­co­las qui s’en charge. En Espagne, ce sont plu­tôt les Rois mages. »

La pu­bli­ci­té, vitrine d’un consu­mé­risme ef­fré­né, a fi­ni d’as­seoir l’image du vieillard dé­bon­naire aux joues pleines et ru­bi­condes, vê­tu d’un épais man­teau rouge our­lé de four­rure blanche : « Co­ca­co­la ne l’a pas créé comme le veut une autre idée re­çue, in­siste l’his­to­rien. L’illus­tra­teur Had­don H. Sund­blom en a sim­ple­ment ré­in­ven­té le pro­to­type avec une pre­mière pa­ru­tion dans The Sa­tur­day Eve­ning Post en 1931. »

Lire. Noël. Une si longue histoire, Alain Cabantous et Fran­çois Wal­ter, Payot, 24 eu­ros

« Co­ca­co­la n’a pas in­ven­té le père Noël » ALAIN CABANTOUS His­to­rien (pho­to : Pa­trice Nor­mand)

FÊTE PLA­NÉ­TAIRE. Noël a es­sai­mé dans le monde en­tier, por­té par une am­biance bon en­fant. PHO­TO AFP

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