Dites­le avec des fleurs

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Magdimanche -

Ma foi, il faut croire que je re­tarde ! Je sa­vais qu’il exis­tait des jour­nées mon­diales de toutes sortes de choses (de l’eau, de l’air, du si­da, de l’obé­si­té, des éner­gies propres et même de la gen­tillesse) mais pas en­core une Jour­née mon­diale de l’or­gasme, créée pour­tant voi­là plus de dix ans, et qui in­vite les amou­reux à se rap­pro­cher, di­sons par­ti­cu­liè­re­ment, et s’ils le peuvent, le jour du sol­stice d’hi­ver. Ses concep­teurs amé­ri­cains af­firment que si de nom­breux couples sui­vaient ce jour­là leur ini­tia­tive, des ondes d’amour et de paix cir­cu­le­raient sur toute la pla­nète ; voi­là à quoi Jé­sus n’avait pas pen­sé. Ce­pen­dant des voix fé­mi­nistes se sont éle­vées, pro­tes­tant contre le concept d’or­gasme lui­même, en le­quel elles voient une in­jonc­tion so­ciale adres­sée aux femmes, et qui laisse nombre d’entre elles dans la per­plexi­té si­non le désar­roi. En ef­fet, si l’or­gasme mas­cu­lin est as­sez ai­sé­ment dé­fi­nis­sable, on croit sa­voir que pour les femmes, la chose est sou­vent moins mé­ca­nique et plus sub­tile, comme le no­tait dé­jà Bras­sens dans son ma­li­cieux Quatre­vingt­quinze pour cent. Je pense que ces fé­mi­nistes n’ont pas tort, mais elles de­vraient ajou­ter que si in­jonc­tion il y a, elle est pour tout le monde. De­puis un bon de­mi­siècle, l’évo­lu­tion des moeurs, contra­cep­tion ai­dant, a lé­gi­ti­mé la re­cherche du bon­heur sexuel et re­lé­gué les vieux mo­ra­lismes pu­ri­tains ; mais cette mé­daille eut son re­vers. Dé­sor­mais, qui­conque n’avait pas une « vie sexuelle » tré­pi­dante était ame­né à se consi­dé­rer comme un at­tar­dé ou un pauvre diable. Mi­chel Houel­le­becq a tout dit à ce su­jet dès son pre­mier ro­man, Ex­ten­sion du do­maine de la lutte. Per­son­nel­le­ment, sans être un spé­cia­liste comme le cé­lèbre Kin­sey ou les duet­tistes Mas­ters et John­son, c’est plu­tôt le vo­ca­bu­laire em­ployé dans toutes ces dis­cus­sions que je trouve tris­tou­net. Je dois être un lit­té­raire, au fond. L’ex­pres­sion si cou­rante de « vie sexuelle », par exemple. Quelle ré­duc­tion, quand on y songe ! Quelle dé­fense d’en­trer dans le jar­din avec des fleurs… On di­rait qu’on ouvre un dos­sier, quelque part entre l’équi­libre ali­men­taire, la pré­ven­tion mé­di­cale, les ac­ti­vi­tés spor­tives et le bi­lan pro­fes­sion­nel. Comme si l’éros n’était pas un vaste do­maine de nuances, de rêves, de pa­ra­doxes, de sur­prises, de peurs aus­si, bref : de toutes ces choses mys­té­rieuses qui consti­tuent le coeur hu­main ! rant de ce mot est d’ailleurs mo­derne. Le Dic­tion­naire his­to­rique de la langue fran­çaise nous ap­prend qu’il est at­tes­té, dans son sens ac­tuel, dès le XVIIIE siècle. Sans doute, mais j’ob­serve qu’écri­vains et poètes, eux, n’y ont pas re­cou­ru. Les récits les plus au­da­cieux de Bar­bey d’au­re­vil­ly, de Pierre Louys et de tant d’autres, ne le connaissent pas. Pour évo­quer la ba­ga­telle, ces au­teurs usaient de mots bien plus jo­lis : tran­sports, vo­lup­té, ex­tase… Lorsque Em­ma Bovary, dans une des scènes qui va­lurent à Flau­bert les foudres de la Jus­tice, se désha­bille de­vant son amant, on ne nous dit pas si elle va « avoir un or­gasme » ou non. « L’inef­fable étreinte de nos dé­si­rs fous », chante de son cô­té la Veuve joyeuse de Franz Le­har. Et Apol­li­naire de mur­mu­rer : « Voie lac­tée ô soeur lumineuse/ Des blancs ruis­seaux de Ca­naan/et des corps blancs des amou­reuses… » Ça a quand même une autre al­lure, non ?

Peut-être le bon­heur amou­reux est­il dé­ci­dé­ment une chose trop sé­rieuse pour être confié à des sexo­logues. Pour re­prendre une vieille mé­ta­phore poé­tique, il est un peu comme notre ombre : tâ­chez de la sai­sir, elle vous fuit. N’y son­gez plus, elle vous suit.

Le mot « or­gasme » lui-même me pa­raît dé­pri­mant avec son cô­té tech­nique, à la fois hy­gié­niste et consom­ma­toire. L’em­ploi cou­

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