Une op­tion en­core ta­boue dans le foot

Peu de clubs de L1 cherchent à « mus­cler » le men­tal de leurs joueurs QUES­TIONS À

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Sports -

C’est un mé­tier peu ré­pan­du dans le foot fran­çais, et les clubs sont très dis­crets quand ils y ont re­cours : des pré­pa­ra­teurs men­taux viennent à la res­cousse de joueurs plus fra­giles qu’il n’y pa­raît.

En L1, seul Caen avait as­su­mé l’an­née der­nière la pré­sence d’un coach men­tal au­près des joueurs : Gé­rard Ba­glin. « La pré­pa­ra­tion men­tale reste ta­boue », sou­ligne ce consul­tant en en­tre­prise, spé­cia­liste de so­phro­lo­gie et de psychologie.

Cer­tains en­traî­neurs re­doutent qu’on re­mette en cause « leurs pré­ro­ga­tives de me­neurs d’hommes », ex­plique­t­il, et les joueurs sont sou­vent très ré­tifs à avouer leurs failles de­vant leurs co­équi­piers.

À Caen, face à des ré­sul­tats en berne fin 2014 après la mon­tée dans l’élite, des réunions col­lec­tives ont été or­ga­ni­sées pour li­bé­rer la pa­role. En­tre­tiens in­di­vi­duels, jeux, des­sins… Les tech­niques sont nom­breuses pour sti­mu­ler des joueurs en crise de confiance. Par­mi elles la « vi­sua­li­sa­tion men­tale », un exer­cice de « conscience re­lâ­chée », proche de la re­laxa­tion. « On lui de­mande de vi­sua­li­ser une image, un geste tech­nique ra­té par exemple, puis on va dé­pro­gram­mer la trace de ce geste dans son cer­veau pour le mo­bi­li­ser sur le geste idéal », ra­conte Ba­glin, qui a lui même pra­ti­qué le foot en Di­vi­sion d’hon­neur.

150 € l’heure

Ra­phaël Ho­mat, pré­pa­ra­teur men­tal, est in­ter­ve­nu au­près de joueurs comme l’an­cien Caen­nais Den­nis Ap­piah ou Neal Mau­pay, qui fait les beaux jours de Brest en L2.

« Je n’ai ja­mais tra­vaillé avec un club, c’est un bon moyen de res­ter in­dé­pen­dant », in­siste­t­il. « Le joueur paye la pres­ta­tion, en­vi­ron 150 € pour une séance d’une heure », et n’a pas la pres­sion du ves­tiaire ou des comptes à rendre à son en­traî­neur ou son di­rec­teur spor­tif. Lui aus­si uti­lise la vi­sua­li­sa­tion men­tale ou des tech­niques comme le « switch » : « Pré­pa­rer avec le joueur des mots­clés ou une phrase qui vont l’ai­der à chan­ger d’état d’es­prit », et éli­mi­ner les pen­sées pa­ra­sites.

Ti­tu­laire d’un DEA « Sport et per­for­mance », cet An­ge­vin a aus­si sui­vi une for­ma­tion en pré­pa­ra­tion men­tale à l’uni­ver­si­té de Lille. « Il n’y a pas de di­plôme na­tio­nal spé­ci­fique, ex­plique­t­il. Nous sommes un peu comme les os­téo­pathes il y a quinze ans ».

Pas de di­plôme donc, et pas d’as­su­rance de tom­ber sur un pré­pa­ra­teur men­tal com­pé­tent. Tout re­pose sur la confiance et l’in­té­rêt que portent les joueurs ou leur en­traî­neur pour ce type de pra­tiques.

« Cer­tains ne sont pas très sé­rieux », met ain­si en garde Ma­kis Cha­ma­li­dis, psy­cho­logue du sport qui tra­vaille de­puis vingt ans aus­si bien dans le foot­ball, que dans le ten­nis ou le golf. « Il peut y avoir beau­coup de tchatche, une vo­lon­té de se vendre, avec par­fois des co­pi­nages avec des agents », pré­vient­il.

La pré­pa­ra­tion men­tale est aus­si nou­velle dans le foot fran­çais, contraire­ ment aux cham­pion­nats étran­gers les plus com­pé­ti­tifs. « Quand je vois que des clubs comme Bar­ce­lone ou Ar­se­nal sont “staf­fés” là­des­sus, ce n’est pas un ha­sard », sou­ligne Cha­ma­li­dis.

« Une po­pu­la­tion fra­gile »

Mais la pra­tique se dé­ve­loppe, sur les traces des joueurs de ten­nis qui ont « l’ha­bi­tude de consti­tuer leur staff, choi­sir les per­sonnes qui vont les en­tou­rer pour gé­rer leur stress ou leur an­xié­té », ra­conte Ho­mat. Les foot­bal­leurs se trans­forment en « chefs d’en­tre­prise qui cherchent les in­ves­tis­se­ments pour réus­sir leur car­rière, et n’at­tendent pas seule­ment des choses de leur club ».

Dans son car­net d’adresses, une ving­taine de joueurs de L1. « C’est une po­pu­la­tion fra­gile. Beau­coup de per­sonnes les voient comme des nan­tis, et c’est dé­li­cat de ve­nir se plaindre. Il y a beau­coup de stress et d’an­xié­té », té­moigne­t­il.

Ba­glin s’in­té­res­se­rait de son cô­té vo­lon­tiers à Yoann Gour­cuff. « Toutes ses bles­sures donnent l’im­pres­sion d’un men­tal per­tur­bé, d’une grande fra­gi­li­té. Je ne sais pas où il en est dans la re­la­tion avec son père (Ch­ris­tian, son en­traî­neur à Rennes). C’est un cas ty­pique. Au lieu de s’achar­ner sur le corps, il fe­rait mieux de s’oc­cu­per de sa tête ».

ANA­LYSE. Spé­cia­liste de so­phro­lo­gie et de psychologie, Gé­rard Ba­glin s’in­té­res­se­rait vo­lon­tiers à Yoann Gour­cuff. « Toutes ses bles­sures donnent l’im­pres­sion d’un men­tal per­tur­bé », ex­plique-t-il.

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